ItinĂ©raire d’un enfant indignĂ©

On ne naît pas indigné on le devient

Nous publions aujourd’hui le tĂ©moignage d’une sortie de route. La scolaritĂ© Ă©tait pourtant parfaite, de Sciences Po Ă  HEC, un parcours au sein d’une jeunesse dorĂ©e et sans problème qui devait le conduire naturellement au macronisme bourgeois. Et pourtant, plus tard, les idĂ©ologies politiques qui n’Ă©taient jusqu’alors que des concepts abstraits et dĂ©sincarnĂ©s, se sont prĂ©sentĂ©es sous un jour nouveau… Certains d’entre nous ont suivi une trajectoire similaire, et nous ne sommes certainement par les seuls Ă  qui ce tĂ©moignage parlera.

L’enfance de la politique, allô maman bobo

Le premier contact avec la politique, c’est la figure de Mitterrand qui s’affiche sur l’écran. Ma mère passe l’aspirateur dans le salon. Elle jette un Ĺ“il au rĂ©sultat et sourit. Je lui demande si c’est bien. Elle me dit que oui, qu’on est socialistes, comme ses parents. Je suis heureux pour elle, et je dĂ©cide d’être socialiste Ă  mon tour. En vĂ©rifiant les dates, j’avais 4 ans. Est-ce un souvenir reconstruit après coup ? Possible. Ce qui est sĂ»r, c’est que la tradition Ă©lectorale venait de faire un nouvel adepte, la famille s’agrandissait d’un socialiste automatique. De temps Ă  autre, au hasard des soirĂ©es Ă©lectorales, on m’expliquait que la gauche ça aidait les pauvres. Je ne connaissais pas d’autres pauvres que le clochard du bout de la rue, et je ne voyais pas bien comment les socialistes l’aidaient, mais j’avais confiance en la parole maternelle. Elle soignait mes bobos ; elle devait aussi soigner ceux des autres. La sociologie politique ne me le contestera pas, le dĂ©sir mimĂ©tique est toujours le premier dĂ©terminant du vote. La suite me le confirmera.

Ça aurait pu en rester lĂ . La probabilitĂ© eĂ»t mĂŞme Ă©tĂ© de voir la courbe de mes engagements virer sur la droite, suivant le sillon confortable d’un milieu social qui gagne presque Ă  tous les coups au jeu du capital. Dans cette petite-bourgeoisie de province, protĂ©gĂ©e et Ă©duquĂ©e, ĂŞtre socialiste c’est dĂ©jĂ  ĂŞtre diffĂ©rent, raisonnablement rebelle. Au mieux, j’aurais dĂ» voter Bayrou en fin de parcours (et je l’ai fait). Et pourtant, plutĂ´t que de conserver les choses en ordre, j’ai Ă©mergĂ©, d’un coup d’un seul, lĂ  oĂą personne ne m’attendait, pas mĂŞme moi, du cĂ´tĂ© de la gauche radicale. Il m’a fallu trente ans pour devenir gauchiste du jour au lendemain. Que s’est-il passĂ© pour tomber si bas ?

Prépa, les occasions manquées

Passons sur les années Lycée dans une école privée où les discussions politiques passent largement derrière le tamagotchi, le 3310 et les derniers modèles de Caterpillar et autres bombers Schott. Elles ne passent pas derrière, elles trépassent derrière. Mais cette indifférence généralisée à la politique n’est pas anecdotique. Elle devait me poursuivre longtemps. Elle est une indifférence de classe. Ou plutôt de premier de la classe.

J’arrive donc en prĂ©pa littĂ©raire (B/L) avec pour seul bagage idĂ©ologique quelques sketchs des guignols, gĂ©nĂ©ration Gaccio. C’est drĂ´le mais c’est lĂ©ger. Intellectuellement, ce furent les trois annĂ©es les plus denses de ma vie. De la littĂ©rature, de la philosophie, et surtout des sciences sociales. Ça bouillonne littĂ©ralement et pourtant, lĂ  encore, la question politique est Ă©vacuĂ©e. On passe dans une frĂ©nĂ©sie de savoir de Marx Ă  Hayek, de Bourdieu Ă  Rawls, de Keynes Ă  Friedman, sans jamais reprendre sa respiration. Sans jamais s’arrĂŞter sĂ©rieusement sur les implications de ces discours thĂ©oriques. Pas le temps. On travaille sur fiche plutĂ´t que dans les textes. Les concours accourent. Et une dissertation, pour ĂŞtre lisible, doit ĂŞtre balancĂ©e, nuancĂ©e, Ă©thĂ©rĂ©e. Paradoxalement, le plan dialectique (thèse/antithèse/synthèse) efface les antinomies pratiques qui auraient dĂ» nous questionner. En prĂ©pa on ne se questionne pas. On avale.

Parmi mes “camarades” de classe, j’aurais pourtant pu trouver des camarades de lutte, ou du moins de rĂ©flexion (j’étais encore loin de la lutte). Au lieu de quoi, je passe – avec une indiffĂ©rence courtoise, dans la naĂŻvetĂ© de l’a-politique content de lui – devant des chevelus Ă  bedeaux, des bakounines de radiateur, des rĂ©volutionnaires de fond de salle. Moi qui n’ai jamais fumĂ© une cigarette, le « bien Ă©levĂ© » et le « bien coiffĂ© », je suis un peu effrayĂ© par ces chiens sauvages qui font plus que leur âge, et boivent plus que de raison. MĂŞme en prĂ©pa littĂ©raire, ce sont des ĂŞtres Ă  part, entre le barbare et le poète, fantĂ´mes avinĂ©s qui ne lisent pas les livres au programme et qui pensent trop pour suivre la cadence. Et puis comme toute tribu, ils ne sont pas facilement abordables. D’autant que dans l’ivresse des concours, le temps extra-scolaire est limitĂ©. Ils n’ont pas vraiment le droit Ă  la rĂ©volte et je ne suis pas armĂ© pour prendre la parole face Ă  eux.

C’est donc des annĂ©es de formation de l’esprit sans attache avec le rĂ©el. Il y a de la naĂŻvetĂ© dans la scolaritĂ©. Une mise Ă  distance du rĂ©el nĂ©cessaire mais, rĂ©trospectivement, perturbante. Sans doute me reste-t-il de cette Ă©poque une aisance avec les thĂ©ories Ă©conomiques, un brin de philo et surtout quelques Ă©clats de Bourdieu. J’y ai croisĂ© aussi des Ă©lèves brillants, de futurs normaliens, enseignants, chercheurs, de futurs chĂ´meurs aussi, non moins talentueux. Des rencontres et des bases thĂ©oriques qui seront nĂ©cessaires Ă  l’Ă©clatement Ă  venir.

Sciences Po, sans Po

J’arrive donc Ă  Sciences Po vierge de convictions, centriste comme jamais. Avoir dĂ©filĂ© contre Le Pen en 2002 est Ă  ce jour ma plus grande participation Ă  la vie citoyenne. Et ça ne va pas s’arranger.

Sciences Politiques aurait dĂ» ĂŞtre le tournant. Mais non. L’Ă©cole de tous nos hommes d’Etat depuis 50 ans ne ressemble pas Ă  sa rĂ©putation. Sciences Po c’est 6 000 Ă©tudiants qui se croisent Ă  toute vitesse dans le quartier le plus cher et le plus chic de Paris (donc de France). C’est 12 masters hĂ©tĂ©roclites, du marketing Ă  la finance en passant par le journalisme. Sciences Po n’a pas de campus, pas d’esprit de corps, pas d’exigence intellectuelle. Elle a les dĂ©fauts conjuguĂ©s de la Grande Ecole et de la fac : impersonnelle comme une fac, inutile comme une Ă©cole. C’est l’universitĂ© la plus select de France. Une fois dedans il n’y a qu’Ă  se laisser bercer. Et c’est ce qu’on fait. Ce que j’ai fait. Au BDE pour ne louper aucune soirĂ©e. A Saint-Germain, pour profiter pleinement de l’ascension sociale et gĂ©ographique. J’ai passĂ© du bon temps, bien au chaud.

A Sciences Po, comme je crois partout chez les classes dirigeantes, la politique est accessoire. MĂŞme les futurs Ă©narques (surtout eux ?) se prĂ©servent des dĂ©bats d’idĂ©es. Ce serait trop montrer, trop engager de soi-mĂŞme, se dĂ©couvrir. On reste superficiel, acadĂ©mique, au mieux cynique. La dĂ©rision est l’arme fatale de la distanciation. Rien de rĂ©el ne peut la transpercer. C’est lĂ , dans ces arrangements entre amis, que naĂ®t le cercle de la raison. Cette collusion d’esprits occupĂ©s Ă  ne rien dire. Cette alliance objective d’ambitieux qui se jaugent toujours et ne se mouillent jamais. Il faut bien comprendre que c’est cette esquive permanente qui forme les hommes comme Hollande ou Macron.

S’il faut extirper de force la composante proprement politique de ces annĂ©es de bringue, je dois creuser profond. J’ai bien le vague souvenir d’un discours (très applaudi) de Sarkozy venu dĂ©fendre le “oui” au rĂ©fĂ©rendum europĂ©en. Badinter Ă©tait passĂ© aussi cette annĂ©e-lĂ , Strauss-Kahn enseignait encore, et Giscard d’Estaing avait bredouillĂ© une confĂ©rence Ă©prouvante. Les Ă©lections syndicales mobilisaient peu. Et mĂŞme la crise du CPE (qui bloquait la France des universitĂ©s) franchissait Ă  grand peine les lourdes portes de la rue Saint Guillaume. Je me souviens avoir naĂŻvement rĂ©alisĂ© Ă  cette occasion que l’école penchait globalement Ă  droite. La direction de l’École se voulait progressiste et j’avais cru y voir une gauche sincère entreprendre l’intĂ©gration des milieux dĂ©favorisĂ©s. Mais c’était en rĂ©alitĂ© une gauche symbolique, qui remue un peu le bouillon sans jamais mĂ©langer. Par sympathie pour le bonhomme, les Ă©tudiants rĂ©fractaires approuvaient du bout des lèvres les rĂ©formes de Richard Descoings. Il faut dire que les pelouses du 27 restaient largement garnies d’Ă©lĂ©gants et d’Ă©lĂ©gantes de tous les pays, et que les banlieusards intimidĂ©s ne faisaient pas de vague. Ils n’en font toujours pas.

Cette déshérence de la politique parmi les étudiants n’était que le reflet d’un enseignement vidé de sa substance idéologique. Jacques Généreux n’était pas encore le soutien de Mélenchon et s’échinait à conserver la sacro-sainte neutralité axiologique. Jean-Paul Fitoussi s’avérait décevant. Il fallait être très affuté (ou bigleux) pour détecter la moindre trace de socialisme dans le cours de Strauss-Kahn. A mon souvenir, seul un professeur ultra-libéral y allait gaiement sur l’engagement politique, au point d’être mal vu des étudiants pudibonds, pourtant portés à le suivre dans ses raisonnements macronistes avant l’heure.

Il faut dire que je suis sans doute tombĂ© dans une pĂ©riode de relâchement conceptuel. Ces annĂ©es sont celle de l’après 11 septembre. La gĂ©opolitique efface alors la politique intĂ©rieure. Le choc des civilisations supplante la lutte des classes. On continue de penser, dans le sillage de la fin de l’histoire, que l’atlantisme libĂ©ral et dĂ©mocratique est en train de gagner la bataille. La fin de l’histoire signifiant naturellement la fin des idĂ©ologies. Peut-ĂŞtre mĂŞme celle des idĂ©es tout court. En un mot, on se leurre dans les grandes largeurs.

De mon côté, je n’avais pas beaucoup évolué. Toujours enfermé dans mon vote raisonnable, j’ai dit “oui” au référendum. D’évidence. C’est dire… Mais comment se poser des questions quand personne ne s’en pose ?

HEC, la caste s’éclate

C’est donc HEC qui va me convertir au marxisme ? En un sens oui, dans un processus ironiquement dialectique.

Le campus de Jouy-en-Josas est sans doute le lieu de France le plus préservé du conflit politique, le plus éloigné de la lutte des classes. Jamais un pauvre n’y passe une tête. Ce n’est pas pour rien que le Medef y tient son raout annuel. Les patrons sont comme chez eux et en profitent pour faire coucou à leur fiston, autour d’un discours autocentré à base de “Nous, l’élite, nous devons prendre en charge le monde comme il va…”. Chez les étudiants, une seule classe y règne en maître, et n’a qu’un seul souci : boire cul-sec ses dernières années de liberté. Ce qui, il faut l’avouer, participe d’une ambiance familiale exceptionnelle. Si on est un être social à peu près normal, on ne peut pas ne pas apprécier ses années HEC.

Si Science Po est la mise à distance de la politique, HEC c’est la mort du Politique. Idéologiquement, on nage dans le consensus tacite d’une bourgeoisie qui ne se mélange pas et qui sait pourquoi elle est là : pour gagner la partie. En vérité, elle l’a déjà gagné, mais il faut bien distribuer les cartes. Et c’est à travers le jeu de rôle social et festif que la distribution se fait. Et même là, les dés sont pipés. Quand on creuse un peu, on sent déjà poindre, au sein de l’élite, les éternelles divisions des groupes humains. Au centre les insiders, les fils à papa, les riches pour parler crûment, qui ont toujours une place à part, vedettes avant les projecteurs. A l’autre bout, les parvenus, qui en font plus que nécessaire pour rentrer dans les rangs dorés. Le reste de la caste navigue tranquillement, et se fraye un chemin, par son charisme plus que par ses qualités intellectuelles, dans la hiérarchie interne.

Si l’on pousse un peu, l’enseignement de l’Ecole est tout entier concentré dans ces jeux de trônes. C’est ce qui fera l’essentiel du succès après la remise des diplômes. Car ce ne sont pas les cours de comptabilité générale ou les QCM de finance qui feront les bons partners en banque d’affaires. Ils sont là pour la forme, et les partiels sont une pause bien utile pour cuver entre deux pow.

De mon côté, il fallait enfin choisir une voie. J’avais face à moi l’horizon dégagé de la banque, du conseil ou, légèrement plus risqué, de l’entrepreneuriat. Et c’est face à ce choix si facile, que tout a commencé à vaciller. En stage, j’avais vu les buildings de la Défense et ceux de New-York. J’avais frémi de fierté, mais aussi d’horreur. J’avais vu les open-space et la médiocrité du powerpoint. Je voyais la grande tempête capitaliste et ses règles simplistes, m’emporter dans un processus mécanique de déshumanisation. La médiocratie était à portée de main, il suffisait de faire un pas supplémentaire. Seulement, je savais que pour gagner, il faudrait me compromettre. Pas vendre ma mère bien sûr. Pas même mentir ou trahir (quoique). La morale personnelle n’était pas encore en jeu. Mais compromettre mes lectures. Compromettre mes ambitions intellectuelles. Compromettre aussi le sourire de ma mère devant Mitterrand. Donc oui, en un sens, vendre ma mère.

C’est dans les années 2008-2009 qu’il m’a fallu choisir entre le conformisme confortable et le flottement embarrassant. La crise financière battait son plein. Elle m’a aidé à dire non. Alors seulement, je me suis embarrassé de réflexion politique.

Nature, culture et fin du monde

Comment devient-on anti-conformiste ? Il n’y a pas mille chemins. Il y a deux voies qui mènent Ă  l’indignation. Ou bien on est exclu et l’on vit dans sa chair l’injustice du monde, ou bien il faut la vivre par l’esprit. Et pour cela, il faut du temps et de l’espace. Beaucoup de temps pour prendre beaucoup de distance. Il faut s’Ă©loigner du monde. S’Ă©loigner de son monde. Il faut sortir des routes tracĂ©es. Sortir de Paris. Il faut s’échapper de soi-mĂŞme pour changer de point de vue sur notre jeu commun. Et accepter l’insupportable vĂ©ritĂ© pour un premier de la classe : les règles sont biaisĂ©es, elles doivent ĂŞtre corrigĂ©es.

Après HEC, j’ai fui la vie qui m’attendait. J’ai fui la banque, l’audit, le conseil, non sans regret. Il faudrait une psychanalyse pour en cerner les raisons profondes. Mais les faits sont lĂ . C’est en sortant de ce piège trop allĂ©chant que j’ai senti en moi la fracture du monde. Et l’aveuglement volontaire de ma classe. Il m’a ensuite fallu dix ans pour me construire intellectuellement et assumer totalement (est-ce que je l’assume vraiment aujourd’hui ?) mon engagement politique.

Malheureusement, ils sont peu nombreux ceux qui peuvent se permettre de ne pas courir avec les autres. De ne pas courir après les autres. Le temps, personne n’en a. Fatalement, on vote comme on nous dit de voter. Jusqu’à ces années de pauses, je n’avais de la politique qu’une approche télévisuelle ou clanique. Comme pour la plupart des français, même pour les premiers de cordée, c’est la famille, le milieu, ou TF1 qui vous dit quoi penser. La manipulation à grande échelle fonctionne pour tous quand on n’a pas envie d’y échapper. Il faut le souligner, Internet a changé la donne. YouTube fut ma troisième Grande Ecole. Et puis les livres bien sûr. Thomas Piketty a corrigé Jacques Attali. Olivier Berruyer a rectifié Alain Minc. Alain Deneault a redressé Christophe Barbier. Mes éclats de lectures de prépa ont réémergé, avec un sens tout neuf, plein de chair : un sens appliqué au réel. Alain Supiot a réactivé Simone Weil. Didier Eribon a ravivé Bourdieu. Frédéric Lordon a réveillé Spinoza. On n’en sort pas indemne.

Et finalement, si rien d’autre ne vous touche que vous-mêmes, si la générosité sociale ne suffit pas, l’argument écologiste devrait convertir le plus capitaliste des traders. Albert Jacquard dans sa simplicité décille efficacement sur le destin du monde. Jancovici remet le pétrole à sa place. Paul Ariès a quelque chose à vous dire. Et puis, lisez Le Monde Diplo, regardez Cash Investigation, suivez Fakir sur Twitter, abreuvez-vous aux sources qui ne sont pas encore taries par le divertissement de masse.

Je suis persuadé qu’on ne peut pas éviter l’indignation après cette cure de jouvence. On ne devient pas forcément Insoumis, mais indigné à coup sûr. Mes convictions ne viennent pas de nulle part. Entre l’image joyeuse de Mitterrand et mon engagement douloureux, il a fallu une longue rééducation, un long flottement qui aurait pu finir à Wall Street plutôt qu’à Nuit Debout. Je viens de là. Les Gilets Jaunes aussi viennent de là. D’un espace nouveau où la soupe dominante ne prend plus. Les questions politiques ne peuvent plus être mises de côté. Les questions qui fâchent doivent être posées clairement, avec courage. Le débat doit reprendre avec honnêteté, sur tous les sujets. Et il aura besoin de ceux qui, préservés de l’indignation viscérale, ont dû faire ces expériences de pensée, ce détour inconfortable mais fructueux. La démocratie, la justice et l’écologie sont en jeu, et notre indifférence n’est plus une option.

Premier de la (lutte de) classe
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4 rĂ©flexions au sujet de « Premier de la (lutte de) classe »

  • Je dĂ©couvre l’existence de ce site par la mention d’un groupe d”indignĂ©s” par RĂ©gis Portalez dans son interview sur le MĂ©dia avec Aude Lancelin. J’ignorais l’existence d’un tel groupe. J’ai naturellement voulu savoir de quoi il en retournait et, de fil en aiguille, je suis tombĂ© sur votre tĂ©moignage, celui d’un homme pris au filet de sa propre quĂŞte de vĂ©ritĂ©. Je ne suis pas du tout d’accord avec la citation de Lordon en exergue du site : le sens du sacrifice de soi, et la capacitĂ© Ă  pardonner me semblent d’une manière gĂ©nĂ©rale bien plus Ă©mouvants que le rĂ©cit du “dĂ©frocage” d’un cadre supĂ©rieur ( il est vrai que ce sont lĂ  des qualitĂ©s bien trop chrĂ©tiennes pour un Lordon) . Cependant votre tĂ©moignage plein de verve est d’une très grande pertinence et fait souvent mouche. Il est d’autant plus prĂ©cieux que vous avez subit un double lavage de cerveaux (Sciences Po + Hec). Je ferais seulement quelques corrections mineures : je ne suis pas certain qu’ “HEC soit le lieu le plus Ă©loignĂ© de la lutte des classes”. La prĂ©paration au rĂ´le de futur dirigeant d’entreprise oblige Ă  un minimum de lectures en sociologie des organisations oĂą la question de la lutte des classes n’est pas absente. En ce sens ce serait plutĂ´t l’ENA qui serait l’Ă©cole la plus Ă©loignĂ©e des rĂ©alitĂ©s du monde du travail. Autre point : lorsque vous Ă©crivez “Il faut s’échapper de soi-mĂŞme pour changer de point de vue sur notre jeu commun”, je serai plutĂ´t portĂ© Ă  Ă©crire qu’ “il faut se retrouver soi-mĂŞme” pour changer de point de vue. En vĂ©ritĂ© et vous l’Ă©crivez vous mĂŞme en insistant sur la prĂ©gnance de l’atavisme familial, il faut souvent s’Ă©chapper du milieu familial pour se retrouver soi-mĂŞme. Je prĂ©parais le concours d’HEC l’annĂ©e de l’Ă©lection de Mitterand. Ma mère m’a racontĂ© que mon père ( dentiste confortablement installĂ©) avait eu la larme Ă  l’oeil en apprenant la nouvelle de l’Ă©lection de Mitterand. La raison selon ma mère ? Il avait peur que les socialistes alliĂ©s aux communistes lui piquent ses Ă©conomies. De la rĂ©volution d’octobre 1917 Ă  la chute du mur de Berlin les capitalistes ont jouĂ© Ă  fond la peur du communisme pour maintenir la petite et la grande bourgeoisie dans un Ă©tat de peur permanente. Ce Ă  quoi nous assistons depuis la chute du mur de Berlin c’est l’invention de nouvelles peurs de substitution, afin de maintenir les inconscients en laisse !

  • Merci pour votre message. Ne venant pas souvent sur le site, je viens seulement de le dĂ©couvrir.

    Il est très juste et je n’aurais pas grand chose Ă  y ajouter.

    Un point seulement sur HEC et ma sentence un peu abrupte, je l’admets.
    C’est la situation gĂ©ographique et la forme de Campus qui me fait dire qu’il n’y a rien de plus protĂ©gĂ© du monde et de la lutte de classe que cette Ă©cole. Evidemment, l’ENA supporte largement la comparaison… Toutefois, je serais moins “optimiste” que vous sur l’intĂ©rĂŞt que prĂŞtent les Ă©tudiants aux lectures sur la sociologie des organisations. Par un miracle qu’il faudrait analyser en dĂ©tail, HEC parvient Ă  soustraire l’entreprise du XXIe siècle Ă  tous les combats sociaux dont elle a Ă©tĂ© le coeur. Tout est fait pour Ă©viter le potentiellement subversif et pour dĂ©rĂ©aliser le travail. MĂŞme le mot “salariĂ©” est Ă©ludĂ©. Les conditions de travail, le concept de subordination, les syndicats n’existent plus dans les manuels de management. On ne parle plus que de capital humain et de ressources Ă  valoriser.
    Comme Ă  plus grande Ă©chelle, le travail pĂ©dagogique est parfaitement dosĂ© pour “maintenir les inconscients en laisse”.

    Au plaisir de vous lire ici ou ailleurs.

  • Je me permets de rebondir sur votre rĂ©ponse. Il est vrai que la sociologie des organisations n’intĂ©resse que peu d’Ă©lèves. C’Ă©tait plutĂ´t des UV choisis par les Ă©tudiants “de gauche”. Je suis d’accord avec vous sur l’absence sidĂ©rante de pensĂ©e critique dans ces Ă©coles. Les enseignements Ă©taient, au dĂ©but des annĂ©es 80, affligeants d’orthodoxie nĂ©o-libĂ©rale. Toute la littĂ©rature de rĂ©fĂ©rence Ă©tait amĂ©ricaine ( exemple : je n’ai entendu le mot “ordolibĂ©ralisme”, d’origine allemande, une seule fois pendant mes Ă©tudes). Ceci Ă©tant la bibliothèque de l’Ă©cole recelait tout de mĂŞme quelques pĂ©pites : aussi improbable que cela paraisse, c’est lĂ  que j’ai dĂ©couvert Ivan Illich (et son fameux Nemesis mĂ©dicale) qui fut ma première “rĂ©vĂ©lation” politique (en rĂ©alitĂ© rĂ©vĂ©lation politique et rĂ©vĂ©lation mĂ©dicale), Chomsky, des auteurs antipub importĂ©s des USA dont les noms m’Ă©chappent, et un Ă©conomiste français bouddhiste original qui rejetait (dĂ©jĂ ) l’intĂ©rĂŞt des seuls indicateurs macroĂ©conomiques et semble avoir complètement disparu de la circulation : Serge Christophe Kolm (son nom n’apparaĂ®t nulle part…). Celui qui gardait l’esprit Ă©veillĂ© pouvait donc trouver matière Ă  nourrir sa rĂ©flexion et son esprit critique durant ses Ă©tudes Ă  condition toutefois de chercher l’eau vive en dehors des salles de cours.
    Vous pouvez me lire sur le site de l’ADECOPRO. Cordialement

    1. Des tĂ©moignages que nous avons reçus, cela n’a semble-t-il pas Ă©normĂ©ment changĂ©, concernant l’orthodoxie nĂ©olibĂ©rale. On serait curieux de connaĂ®tre le taux de consultation des ouvrages hĂ©tĂ©rodoxes dans les grandes par rapports aux ouvrages de la thĂ©orie classique. Merci pour votre commentaire.

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