Au coeur de la machine européenne

Notre infiltrĂ© nous plonge dans les entrailles des comitĂ©s techniques par lesquels sont mises en place les directives europĂ©ennes, nous dĂ©voile le double jeu de notre administration selon qu’elle s’adresse au peuple ou Ă  la Commission et nous montre oĂą la dĂ©mocratie est concrètement confisquĂ©e. Le rĂŞve europĂ©en Ă  la lumière de son fonctionnement rĂ©el se transforme en impasse.

Tu as travaillĂ© pendant plusieurs annĂ©es au Ministère des Finances sur les questions europĂ©ennes. Pourrais-tu nous en dire davantage sur les relations entre l’UE et Bercy? L’administration française (ou de tout autre pays d’ailleurs) a-t-elle son mot Ă  dire sur les dĂ©cisions prises par l’Europe ?

Cela dĂ©pend beaucoup des sujets traitĂ©s, les administrations nationales Ă©tant plus ou moins impliquĂ©es dans les dĂ©cisions selon la force donnĂ©e Ă  la Commission europĂ©enne par les TraitĂ©s. Globalement, l’UE est un objet politique hybride, pas assez intĂ©grĂ© pour faire primer l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral europĂ©en sur les intĂ©rĂŞts particuliers des États, et trop intĂ©grĂ© pour laisser aux Parlements nationaux le soin de dĂ©terminer rĂ©ellement leur politique en pleine souverainetĂ©. Cette demi-construction implique une relation très forte entre les administrations nationales et les institutions europĂ©ennes. De fait, le Conseil de l’UE, i.e. le conseil des ministres des États pays membres, est un acteur très important Ă  l’Ă©chelle europĂ©enne. Dans ce cadre-lĂ , les administrations nationales constituent elles-mĂŞmes l’instance europĂ©enne. Le Conseil est structurĂ© sous une forme pyramidale, avec tout en bas de l’Ă©chelle une multitude de comitĂ©s techniques centrĂ©s sur des sujets très prĂ©cis et qui regroupent des fonctionnaires de tous les pays membres ainsi que des fonctionnaires europĂ©ens. A Bruxelles, on parle beaucoup et on avance peu (quand on ne recule pas). (suite…)

Soyons réalistes et pragmatiques : changeons tout

Comment s’affranchir du mĂ©pris de classe auquel une Ă©ducation bourgeoise peut naturellement conduire ? Comment en vient-on Ă  remettre en question les cadres de sa pensĂ©e au point de ne plus considĂ©rer les changements radicaux comme dĂ©raisonnables mais au contraire nĂ©cessaires ? Tels sont les thèmes abordĂ©s par ce nouveau tĂ©moignage qui vient complĂ©ter notre sĂ©rie. 

J’ai vĂ©cu les 17 premières annĂ©es de ma vie dans un arrondissement parisien – confortable et bourgeois. 17 ans, ça (con)forme un homme. Grâce Ă  une famille aisĂ©e, j’ai Ă©tĂ© abondamment pourvu en capital culturel et Ă©conomique : lecture, musique, sport, théâtre, opĂ©ra, musĂ©es, promenades, messes dominicales, attention focalisĂ©e sur ma rĂ©ussite scolaire. Un classique, dans tous les sens du terme. La distinction y fĂ»t le maĂ®tre mot : tout mon environnement familial engrammait en moi une profonde dĂ©fiance pour ceux qui n’avaient pas “les codes”, et donc n’étaient pas digne de considĂ©ration, au mieux de pitiĂ©, au pire de mĂ©pris. Cela allait de pair avec une conception du monde oĂą la pondĂ©ration (ou ce qui Ă©tait vu comme tel) et la recherche permanente du “juste milieu” reprĂ©sentaient le pinacle de la rĂ©ussite, dans la vie comme en politique. François Bayrou avait tout pour ĂŞtre la coqueluche de la famille : ex-enseignant, posĂ©, assez ennuyeux lors de ses prises de parole pour ĂŞtre crĂ©dible.

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Europe : la gauche doit assumer la rupture

Pour contribuer au débat à l’occasion de la campagne des européennes, nous avons interrogé l’essayiste Aurélien Bernier, auteur avec d’autres d’un ouvrage récent intitulé « La gauche à l’épreuve de l’Union européenne » qui nous a particulièrement intéressé.

Nous revenons avec lui sur le carcan économique et juridique que représente l’UE et sur les diverses stratégies de rupture qui divisent depuis longtemps la gauche radicale, du changement de l’intérieur à la sortie assumée, en passant par la désobéissance. Pour lui, le statu quo est de toute façon inenvisageable et la gauche doit pouvoir porter un discours de rupture assumée avec le cadre juridique européen, condition de la mise en œuvre de mesures alternatives, accompagné de propositions de nouvelles formes de coopération avec ses proches voisins.

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Un infiltré dans la start-up nation

Ce n’est pas sans Ă©motion que nous publions ce nouveau tĂ©moignage qui nous vient du coeur de la start-up nation ! 

Je suis né dans une famille de fonctionnaires dans un milieu rural. Même si je n’ai jamais manqué de rien, j’ai compris plus tard que si parfois notre dîner consistait en du pain et du café au lait, ce n’était pas juste parce que c’est amusant et qu’on aimait ça. Mes parents ne sont pas très éveillés politiquement, ni culturellement, la télé constitue la principale source d’information et de loisirs. Ils votent à gauche (enfin PS quoi), j’ai l’impression parce que c’est ce qu’on fait quand on est fonctionnaire, avec parfois des escapades vers Besancenot (parce qu’il est bien le facteur!), ou Le Pen (pour “les” faire chier!).

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L’égalité des chances, cheval de Troie du néo-libéralisme

Dans un article récent [1], Barbara Stiegler nous rappelle opportunément que « le nouveau libéralisme transforme nécessairement la démocratie élective en un régime autoritaire ».  Autoritaire et brutal doit on encore ajouter, particulièrement au lendemain de ce 1er mai. Mais ce n’est pas là, selon elle, ce qui fait encore la nouveauté du néo-libéralisme —  ce qui le distingue par exemple de l’ultra-libéralisme. Au travers de son injonction propre « il faut s’adapter » qui exige qu’il doive maintenir le cap — quoi qu’il puisse donc en coûter pour les libertés publiques — le néo-libéralisme vise à instaurer, nous dit Barbara Stiegler, les conditions d’une « compétition juste » de manière à ce que « tous puissent, avec un maximum d’égalité des chances, participer à la grande compétition pour l’accès aux ressources et aux biens ».

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On en a gros M. Blanquer, on en a gros

M. Blanquer je vous méprise,

Je ne pense pas Ă  un petit mĂ©pris de passage, non non, plutĂ´t un mĂ©pris-retour, durable et agaçant, Ă  la hauteur de la confiance bafouĂ©e que vous jetez au nez des enseignants. Un c’est toi qui dis, c’est toi qui y es. Parce que, dans le fond, vous ĂŞtes dĂ©masquĂ©, les enseignants ne vous croient plus, ne vous estiment plus, ils ont mieux Ă  faire. Un travail pour commencer. Un travail que vous mĂ©connaissez. Nous ne travaillons pas M. Le Ministre, avec des cerveaux, ces cerveaux chers aux neuroscientifiques, nous travaillons avec des Ă©lèves, des enfants, depuis plus de 15 ans en Ă©ducation prioritaire et dans le premier degrĂ© pour ma part. Autant de profils que de cerveaux, que d’Ă©lèves, le mĂ©tier est riche et tient mal dans un manuel ou une mĂ©thode unique, aussi syllabique soit-elle. 

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Une malformation génétique

S’affranchir de notre condition pour penser le monde est chose complexe mais pourtant indispensable. Se nourrir de l’altérité peut être une voie pour y parvenir. A cet égard, ce témoignage d’un infiltré, issu d’une famille marquée par un engagement politique total au cœur de la révolution au Nicaragua dans les années 1970, ouvre de nouvelles perspectives.

Mes parents se sont connus pendant la révolution au Nicaragua. Ils avaient tous les deux abandonné des vies prometteuses, aux Etats Unis pour mon père nicaraguayen et en France pour ma mère, pour venir dans les années 70 défendre un mouvement politique rempli d’espoir. Je suis donc né dans un pays et un milieu où l’engagement politique n’était pas un choix. C’était le combat de toute une vie. Un combat armé. Je pense que toute ma vie ça m’a suivi, que les mots « libre-échange », « ajustements structurels », « attaques préventives », « inégalités », « gauche », « droite » et même « terrorisme » avait une toute autre signification que vus d’ici. La différence se comptait en morts. Enfant, je me souviens que chez mes voisins les Kalachnikovs étaient dans les placards, prêtes à être sorties à chaque menace des Etats Unis et des puissances occidentales.

C’est de là que je tiens ma vision du monde et mon orientation politique. Une sorte de malformation génétique.

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La série de claques

Vingt-quatre heures après avoir lancé notre appel à témoignage sur Twitter nous recevions ce texte brut. Une claque.

Je suis originaire d’un milieu rural, nĂ© dans le milieu des annĂ©es 90. Fils de boulangers Ă  leur compte. Fils d’une mère addicte Ă  la tĂ©lĂ©vision (star academy, koh-lanta, secret story, plus belle la vie, sĂ©ries amĂ©ricaines, Jean-Pierre Pernault, tĂ©lĂ©-shopping, …), elle travaille plus de 70 heures par semaine. Elle voit le monde Ă  travers les faits divers dans les journaux tĂ©lĂ©visĂ©s et en dĂ©duit que les arabes sont la cause de toute la misère du monde (enfin quasiment, faudrait pas oublier les mĂ©chants zadistes et quelques autres minoritĂ©s). Elle a longtemps Ă©tĂ© une fan de Sarkozy. Fils d’un père qui a commencĂ© Ă  travailler Ă  16 ans. Il a seulement 3 activitĂ©s : travailler, manger, dormir et encore il mange vite et dort peu puisqu’il travaille plus de 100 heures par semaine. Il ne s’est jamais informĂ© autrement que par les mĂ©dias mainstream (tĂ©lĂ©vision, radio, presse papier) mais il garde un oeil critique. Il aime pas les politiques parce que “tous pourris” mais a toujours votĂ©, le plus souvent blanc.

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Coming-out gauchiste

De l’engagement politique comme héritage familial, de la déception comme moteur de remise en cause, et de la refonte structurelle du cadre comme dénominateur commun pour une gauche qui se cherche. Nous remercions cette nouvelle infiltrée pour son témoignage.

Je suis originaire de banlieue parisienne, d’une famille qui m’a apportĂ© tout le capital social et culturel nĂ©cessaire pour avancer sereinement dans l’existence. Sur cette base de dĂ©part, j’ai donc fait les Ă©tudes qu’il fallait. Ça commençait mal, par un bac L – donc non scientifique – mais je suis vite rentrĂ©e dans le rang avec une classe prĂ©paratoire littĂ©raire dans un prestigieux-lycĂ©e-parisien puis Sciences-Po. Je fais donc partie de ce qu’on appelle l’élite, tout ça parce qu’à 18 ans j’ai rĂ©ussi des Ă©tudes auxquelles tout me destinait. 

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Rencontres Ă  Lavigney

Il y a quelques semaines nous rendions visite Ă  la famille Paulin, Ă  Lavigney, en Haute-SaĂ´ne. Etienne, producteur de lait bio, nous a gĂ©nĂ©reusement ouvert sa porte pour nous partager son histoire, ses combats, ses convictions. EnracinĂ©e dans le territoire depuis plusieurs gĂ©nĂ©rations, la famille Paulin a Ă©tĂ© influencĂ©e par les associations d’éducation populaire chrĂ©tiennes dans lesquelles Etienne et deux de ses fils, TimothĂ©e et Benjamin, ont fait leurs armes. Ils tirent de cette expĂ©rience des traits de caractère communs parmi lesquels l’implication dans de nombreuses associations, le sens du “faire ensemble”, l’expĂ©rience de la pratique de la dĂ©mocratie dans un collectif, ou encore le souhait de maĂ®triser son travail et son outil de production.

Nous revenons de cette trop courte journĂ©e passĂ©e Ă  leur cĂ´tĂ© avec des tĂ©moignages qui nous semblent Ă©voquer la mise en oeuvre concrète de concepts thĂ©oriques abordĂ©s sur ce blog ou ailleurs et nous ouvrir ainsi des pistes de rĂ©flexion sur les possibilitĂ©s d’un changement de modèle de sociĂ©tĂ©.