Entrepreneur ou capitaliste, monsieur Roux de Bézieux ?

Face à M. Mélenchon sur France 2 le 10 février 2022, M. Roux de Bézieux nous a donné l’occasion d’entendre à nouveau une des arnaques classiques du discours capitaliste, arnaque qui tient en un mot : “l’entreprise”. Dès son entrée sur le plateau le ton est donné, il corrige immédiatement la présentation des journalistes : il n’est pas le “patron des patrons”, il est le “porte-parole des entreprises, de toutes les entreprises”. Il ne sera ensuite question que de défendre “l’entreprise”, de s’intéresser à ses besoins, à sa réussite. Par glissement on est prié de comprendre que le Medef travaille au bon fonctionnement de l’activité économique et finalement à l’intérêt général. Pourtant, au bout de quelques minutes, sa langue fourche : “nous, les capitalistes”, qu’il corrige aussitôt par “nous, les entrepreneurs”.

De quoi et de qui parle-t-il ? Parle-t-il du chauffeur uber, du boulanger du coin de la rue, de la PME de 50 salariés sous-traitante d’un grand groupe international, des entreprises du CAC40 ? Toutes ces structures font face à des difficultés et des réalités variées. En particulier, les PME et TPE ont leur propre organisation patronale (CGPME) et ne se sentent pas toujours bien représentées par le Medef, connu pour être plutôt le porte-parole des plus gros employeurs. 

Mais plus largement, “l’entreprise » en elle-même renvoie à des parties prenantes aux intérêts différents, voire opposés. Le site officiel “vie publique” la définit ainsi : « un ensemble de moyens humains, matériels et financiers, orientés vers une finalité économique ». Ainsi, s’il parlait réellement au nom des « entreprises », M. Roux de Bézieux devrait en représenter toutes les parties prenantes. Dans une telle perspective, il pourrait être favorable à une amélioration du bien-être des travailleurs qui découlerait d’une augmentation du SMIC ou d’une baisse du temps de travail. Puisque ce n’est pas le cas, il semblerait que M.Roux de Bézieux ne défende pas les ”entreprises”, dont il faut rappeler qu’il n’existe pas de définition juridique, mais bien les “sociétés”, fictions juridiques et comptables qui réduisent les entreprises au seul groupement de leurs associés ou actionnaires, et dont les patrons sont les chargés de pouvoir. 

Il convient en effet de rappeler, pour finir de briser la confusion amenée volontairement par l’utilisation du terme “entreprise”, que le Medef est avant tout un syndicat patronal qui négocie pour le compte des employeurs des accords face aux syndicats représentant les salariés. L’intérêt qu’il défend dans ces négociations est celui des employeurs et les employeurs sont des “sociétés” et non des “entreprises”.

Rappelons également quelques fondamentaux qui découlent de la “société” comprise comme personne morale. D’abord, son objectif n’est jamais de créer de l’emploi, contrairement à ce qu’affirme le Medef, mais de générer du profit pour ses actionnaires. La création d’emplois n’est qu’un effet secondaire, on pourrait même dire un mal nécessaire, nécessaire car il faut bien que quelqu’un fasse le travail. Les sociétés capitalistes ont toujours rechigné à embaucher, préférant la sous-traitance, l’uberisation, tout ce qui permet d’éviter ce pénible rôle d’employeur qui contraint à accorder des droits aux salariés en contrepartie de leur subordination. La maximisation du profit incite ensuite à minimiser le coût du travail par tous les moyens possibles : réduction d’effectifs, baisse des cotisations sociales, limitation des salaires, flexibilisation du droit du travail pour adapter rapidement sa masse salariale à la conjoncture, etc.

Président d’une organisation patronale, il ne représente donc pas les entreprises comme bloc uni mais bien le capital face aux travailleuses et travailleurs, et, semble-t-il, plutôt celui des multinationales que du plombier indépendant. Bien-sûr, le tour de passe-passe n’est pas neuf, il s’est même matérialisé dans le changement de nom de l’organisation patronale, le CNPF (Conseil National des Patrons Français) devenant le Medef (Mouvement des entreprises de France) en 1998. La combine langagière a été largement commentée et analysée depuis mais pour autant, la manœuvre fonctionne toujours. Si l’effort n’est pas fait pour définir de quoi et de qui on parle, toutes les confusions sont permises. 

En modifiant l’équilibre dans la répartition des profits entre le travail et le capital, M. Mélenchon ne s’attaque donc pas à “l’entreprise”, à “tous les salariés du privé” comme le dit M. Roux de Bézieux, mais aux actionnaires. M. Roux de Bézieux nous met en garde, “une entreprise ne fait pas grève” mais “les entrepreneurs poseront le crayon, ils arrêteront d’embaucher, ils arrêteront d’investir”. La menace est donc la suivante : réduisez la part des dividendes dans les profits et nous, détenteurs du capital, arrêterons d’embaucher et d’investir. 

Cet argument est bancal. En effet, la seule et unique motivation pour investir dans l’appareil productif ou embaucher est la perspective de profit. Si “le carnet de commandes” est plein alors l’entreprise réalisera les investissements nécessaires et embauchera. Une solvabilisation de la demande par une augmentation des salaires ou une baisse du chômage par la réduction du temps de travail pourrait donc avoir un effet bénéfique pour l’activité économique, même si elle n’est pas favorable au taux de profit. 

Sur le fond, l’argument du patron du Medef est étonnant quand on se souvient que les profits réalisés qui ne sont pas distribués aux salariés peuvent soit rester dans l’entreprise pour l’investissement productif immédiat ou futur, soit être reversés aux actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d’actions. Au niveau de “l’entreprise”, le versement de dividendes se fait donc au détriment de l’investissement. Plus l’entreprise verse des dividendes, moins elle a de capacité d’investir. Ce sont deux postes en concurrence dans les statistiques de la Banque de France et de l’INSEE. 

La question qu’il faut poser est alors la suivante : les dividendes, versés aux actionnaires au détriment du réinvestissement dans l’entreprise, sont-ils à un moment réinvestis dans d’autres entreprises, pour créer de l’activité et des emplois comme le laisse entendre le patron du Medef, ou bien servent-ils à acheter des titres de propriété sur le marché secondaire (ce qui, on le rappelle, ne finance pas l’investissement des entreprises) ? En d’autres termes, les dividendes oeuvrent-ils au grand ruissellement ou participent-ils au grand casino ? Les récents records battus par les actifs financiers ou immobiliers légitiment la question. 

Alors que près de 70 milliards d’euros ont été versés en dividendes ou utilisés pour du rachat d’actions pour les seules entreprises du CAC40 en 2021 au profit de leurs actionnaires, on pourrait s’attendre à observer des investissements colossaux en face ! Mais là, grosse déconvenue. On mesure en bourse ce qui est apporté par les actionnaires dans le financement par les levées d’actions sur le marché primaire. Et ces financements représentent une somme dérisoire en comparaison – autour d’une dizaine de milliards voire moins selon les chiffres de la BCE et de l’AMF. Dans le même temps, les investissements réalisés par les entreprises représentent 310 milliards d’euros selon l’INSEE. Ce ne sont donc pas les profits prélevés par les actionnaires qui financent l’activité en premier lieu, mais l’autofinancement, c’est-à-dire précisément les bénéfices qui n’ont pas été distribués aux actionnaires. Quant aux start-ups, une étude de la direction générale du Trésor estime qu’elles ont levé 5,4 milliards d’euros en 2020, en comptant le financement des fondateurs et en grande partie sous l’impulsion de BPI France. Là encore, les montants semblent bien faibles en regard des profits prélevés. 

Il semble bien que l’argument des dividendes nécessaires à l’investissement soit pour le moins exagéré, voire complètement bidon. Les marchés de capitaux, publics (boursiers) et privés (private equity) ne financent pas l’économie, ils organisent au contraire une extraction toujours plus grande des profits vers les actionnaires, entraînant la pression sur les salaires, l’emploi, le sous-investissement chronique, l’explosion des inégalités et l’alimentation des bulles spéculatives. Rien d’étonnant à ces chiffres, la financiarisation de l’économie n’est au final que l’évolution nécessaire d’un capitalisme que la baisse de la croissance de l’activité et de productivité n’arrive plus à nourrir. Il est aujourd’hui plus rentable et moins risqué de spéculer, c’est-à-dire de parier sur la hausse artificielle de la valeur d’un titre de propriété quelconque (immobilier, action) que d’investir dans l’appareil productif. Pourtant, l’idéologie dominante nous enjoint à nous plier aux désirs des capitalistes alors qu’ils retirent plus à l’économie réelle que les quelques miettes qu’ils daignent lui apporter.

Tous ces efforts n’auront finalement servi qu’à rappeler une banalité : l’objectif de la propriété lucrative n’est pas de financer des projets et des emplois mais de s’enrichir sur le travail des autres. 

Il nous faut donc aller un cran plus loin en remettant en question le cœur du capitalisme, c’est-à-dire la propriété lucrative des moyens de production. Il faut se rendre à l’évidence, avec la financiarisation de l’économie les capitalistes nous coûtent un pognon de dingue, nous n’en avons plus les moyens ! Ne pourrait-on pas s’affranchir des actionnaires, les virer comme le proposait Benoit Borrits dans un récent ouvrage ? Il faut ainsi rappeler que les investisseurs ne détiennent que ce qu’ils ont prévu de prélever sur la valeur créée par les travailleurs (les “discounted cash flows”, les flux de cash dont les actionnaires disposent une fois tout le reste payé, y compris les salaires). Plutôt que de verser des dividendes aux actionnaires, ne serait-il pas beaucoup plus efficace de cotiser ces montants dans des caisses d’investissement tel que le propose Bernard Friot ? D’abord, les montants cotisés pourraient être moindres, abaissant ainsi la pression sur les salaires et l’investissement. Ensuite, et surtout, il serait possible de décider démocratiquement de l’investissement des montants cotisés dans ces caisses au niveau de délibération le plus pertinent (local, régional, national). 

Mélenchon présente la planification écologique et les grands investissements qu’il propose de lancer comme une opportunité pour “les entreprises”. Cette planification leur donnerait la visibilité nécessaire à la mise en mouvement de leurs ressources et l’investissement. Nous suggérons toutefois à M. Mélenchon de s’astreindre à une plus grande précision que ne le fait M. Roux de Bézieux dans l’emploi du terme « entreprise ». Si le Medef l’assimile à la société de capitaux privés, et donc à un objectif de profit, le candidat de la France Insoumise pourrait clarifier qu’il entend par là des collectifs de travailleuses et de travailleurs et leurs moyens de production. Ainsi, en conditionnant par exemple la commande publique à des entreprises ayant des structures de gouvernance alternatives à celle des traditionnelles sociétés de capitaux, comme des coopératives, il pourrait assurer que la commande publique permette effectivement l’investissement dans les capacités productives, les compétences, la structuration de filières, sans que celle-ci ne serve à garantir les profits des actionnaires. Il serait ainsi porteur d’une véritable proposition d’organisation de la production alternative au capitalisme sur les secteurs dans lesquels l’Etat investit.

L’entreprise prend la forme qu’on décide de lui donner. La classe dominante en a préempté la définition à son avantage en vue de l’exploitation du travail mais il nous faut œuvrer à construire une autre relation au travail et à nous réapproprier collectivement la souveraineté sur l’organisation de la production. Une organisation alternative n’ayant pas le profit pour moteur est, de toute façon, indispensable pour permettre une quelconque sobriété matérielle et énergétique.

 

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