Les Jours Heureux du capitalisme

Lundi 13 avril, dans son Adresse aux Français, le Président de la République s’engageait à « bâtir une stratégie où nous retrouverons le temps long, la possibilité de planifier, la sobriété carbone, la prévention, la résilience qui seules peuvent permettre de faire face aux crises à venir ». Le lendemain, une tribune rassemblant ministres, eurodéputés, associatifs, syndicalistes et dirigeants d’entreprises appelait, dans Le Monde1Tribune, « En Europe, il nous faudra développer un modèle de prospérité nouveau », Le Monde, 14 avril 2020, à des mesures de soutien budgétaires et monétaires permettant « l’émergence d’un modèle économique plus résilient, plus protecteur, plus souverain », « principes sur lesquels repose la transition écologique ». Emmanuel Macron semblait retrouver sa considération pour « ceux qui ne sont rien », se rappelant que « notre pays, aujourd’hui, tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal ». Il ne peut qu’en conclure qu’il faut désormais « bâtir un autre projet dans la concorde […] avec toutes les composantes de la Nation ».

On se croirait à l’aube du tournant tant annoncé et tant attendu. Un triple tournant même ! Ecologique, social et démocratique. Mais à y regarder de plus près, il semblerait plutôt que le retour des « Jours Heureux » soit un vœu pieu : que ce soit en matière d’environnement, d’économie ou de libertés publiques, les mesures et solutions portées par le gouvernement et ses plus fidèles apôtres semblent plutôt nous renvoyer vers le monde d’avant. En pire ?

Ecologie : l’impossible réconciliation 

En 2009, de nombreuses voix s’élèvent appelant (déjà !) à un Green New Deal2Antoine Reverchon, Le pari mondial de la croissance verte, Le Monde, 2 février 2009. Des Etats-Unis à l’Europe, les plans de relance intègrent aides fiscales aux énergies renouvelables, subventions à la rénovation thermique des bâtiments, normes environnementales ou soutien à la R&D. En dépit des bonnes intentions, on constate que cela n’a pas permis à l’économie de s’engager dans la croissance verte, saint-Graal néolibéral. Au contraire : les émissions se sont accentuées au cours de la décennie.

Malheureusement, les mêmes facteurs d’échec se retrouvent dans le Green Deal européen d’Ursula von der Leyen, comme le montre notamment Dominique Meda3Dominique Méda, Les trois limites du Green Deal, Le Monde, 13 mars 2020. Ce plan est loin de rompre avec le productivisme et le consumérisme. Il n’offre pas les garanties d’une « transition juste » sur le plan social. Enfin, il fait preuve d’une foi aveugle dans la toute-puissance de l’innovation technologique, sans prise en compte de réalités physiques telles que l’intermittence des énergies renouvelables ou les stocks limités de matières premières minérales, et sans prise en compte des échéances de temps auxquelles nous sommes confrontés. Finalement, la croyance béate dans la croissance soutenable, le capitalisme vert et sa pensée magique bloquent toutes remises en cause plus structurantes de la mécanique écocide du capitalisme4Antonin Pottier, Le capitalisme est-il compatible avec les limites écologiques ?, Centre d’économie de la Sorbonne, 2017. Penser que le Green Deal a les moyens de réorienter l’économie européenne vers un modèle propre et soutenable relève donc d’une grande crédulité.

Mais plus inquiétant qu’un Green Deal tiède et fade, la crise économique est l’occasion pour les différents climato-sceptiques d’en faire plus simplement table rase. En Europe, certains n’ont pas traîné pour de nouveau démontrer leur absence de considération écologique : la République tchèque a demandé l’abandon du Green Deal ;  la Pologne appelle à la suspension du marché européen du carbone ; trente-sept eurodéputés conservateurs et d’extrême droite ont demandé « de reporter les nouvelles législations dans le cadre d’initiatives telles que le Green Deal européen » ; un diplomate nordique estime que « le Green Deal reviendra sur le devant de la scène lorsque la crise économique sera derrière nous. Pour l’instant, les priorités ont changé »5Virginie Malingre, Le coronavirus met le Green Deal européen à l’épreuve, Le Monde, 16 avril 2020.

Encouragés par ces déclarations, les différents représentants d’intérêts privés se sont aussi engagés dans la bataille : le syndicat patronal Business Europe, présidé par l’inénarrable Pierre Gattaz, a demandé de la « flexibilité » (mot totem !) dans la mise en œuvre du Green Deal ; l’Association des Constructeurs Européens d’Automobiles appelle au report des obligations de réductions des émissions ; l’Association française des entreprises privées souhaite le report des réglementations écologiques et la conservation des subventions carbone6Contexte Energie, Coronavirus : les grandes entreprises françaises profitent de la crise pour demander le report des mesures du Green Deal, Contexte, 14 avril 2020 ; le Medef demande un moratoire sur les lois environnementales… Poursuivant l’institutionnalisation des intérêts privés dans l’élaboration des politiques publiques, BlackRock, fameux gestionnaire d’actifs financiers parmi lesquels plusieurs milliards sont directement liés aux énergies fossiles, a été nommé pour étudier l’intégration des facteurs sociaux et environnementaux à la supervision bancaire.

Encore plus pernicieux, certaines entreprises font double jeu et se drapent dans une défense hypocrite de l’environnement en signant des tribunes appelant à la prise en compte des impératifs écologiques dans la réponse économique adressée à la crise7Tribune collective, « En Europe, il nous faudra développer un modèle de prospérité nouveau », Le Monde, 14 avril 2020. Cette ambivalence illustre parfaitement les stratégies de greenwashing des tenants du capitalisme vert. D’un côté, les entreprises communiquent sur une fantasmée responsabilité sociétale et accroissent leur activité puis leurs profits grâce aux moyens monétaires et budgétaires. De l’autre, elles luttent contre la mise en place de réglementations limitant ou sanctionnant leurs externalités négatives qui affectent l’ensemble de la population. En clair, elles demandent l’aide de l’Etat sans contrepartie. Elles érigent les limites de notre ambition écologique aux frontières de leurs marchés. La formule est connue : privatisation des profits et socialisation des pertes.

Economie : l’indépassable austérité

Lors des prochains mois, cette maxime pourrait à nouveau se décliner sur le plan économique et social. Déjà, le capitalisme néolibéral est doublement fautif dans la crise actuelle. Par la destruction des écosystèmes, il favorise la propagation à l’humain des zoonoses, virus d’origine animale dont le COVID-19 est le dernier exemple8Sonia Shah, Contre les pandémies : l’écologie, Le Monde Diplomatique, mars 2020. Mais aussi, par l’acharnement pathologique de l’idéologie de marché à réduire, de réformes en réformes, les dépenses de fonctionnement des services publics, notamment en France. Pourtant, les soignants, soutenus par de nombreux citoyens, n’ont cessé de dénoncer cette politique morbide au travers des mouvements sociaux successifs. Plutôt que de prendre en compte ces revendications, le gouvernement préfère témoigner sa gratitude en versant une prime. Comme pour les Gilets jaunes, c’est une réponse ponctuelle qui est apportée, simple bandage sur la plaie ouverte par les politiques menées, plutôt qu’une réponse durable soutenant et revalorisant le service public. Dans la même logique, « une aide exceptionnelle aux familles les plus modestes » va être versée. Il faut bien insister sur ce caractère exceptionnel. Ce n’est pas le montant qui est exceptionnel. C’est l’idée d’une aide accordée par l’Etat. C’est l’idée d’un Etat social qui finance un service public de qualité et protège les plus démunis qui est exceptionnelle.

A contrario, les « réformes structurelles », comme sont appelées les mesures d’austérité dans la langue politico-managériale euphémisante, ne sont pas exceptionnelles. Elles sont structurantes. Et pourraient revenir sur le devant de la scène une fois la crise sanitaire jugulée. Dans son Projet de Loi de Finance Rectificative 2020, notre gouvernement prévoit, non sans optimisme, un déficit public de 7,6% du PIB, accroissant le ratio d’endettement à 112% du PIB. Mais pas d’inquiétude, le Ministre chargé du budget, Gérald Darmanin, explique que : « La politique fiscale du gouvernement avant la crise du coronavirus fonctionnait […]. Je ne pense pas que plus d’impôts puisse être la solution à la crise. D’ailleurs, ni le président de la République, ni le Premier ministre ne m’ont demandé de travailler sur des annulations de baisses d’impôts »9Romaric Godin, Le gouvernement comble l’effondrement de l’économie en attendant l’austérité, Mediapart, 10 avril 2020. Effectivement, il est plus efficace et plus digne d’un Etat parmi les plus développés d’en appeler au don ! Or, sans restructuration ou annulation de la dette, sans inflexion de la politique monétaire permettant à l’inflation de réduire la dette et sans accroissement de la progressivité fiscale mettant à contribution les plus aisés, ce sont nécessairement aux classes moyennes et populaires que les efforts seront demandés.

Par conséquent et logiquement, « le traitement des dettes héritées de la crise supposera nécessairement un effort budgétaire rigoureux avec des dépenses publiques enfin plus sélectives » (François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France)10François Villeroy de Galhau, « Il n’y a pas de miracle : nous devrons porter plus longtemps des dettes publiques plus élevées », Le Monde, 8 avril 2020. Les habituels cavaliers de l’apocalypse, représentants du patronat et éditorialistes libéraux en tête, ont déjà pris position. Pour commencer, Christophe Barbier nous rappelle que « la vie n’a pas de prix, mais elle a un coût pour l’économie » ; il faudrait alors faire primer les intérêts financiers à la sauvegarde de vies, et remettre tout le monde au travail. C’est d’ailleurs dans cette optique qu’une réouverture des écoles dès le 11 mai se profile. Pour la suite, Geoffroy Roux de Bézieux, dans un entretien accordé au Figaro11Marc Landré, Geoffroy Roux de Bézieux : « Il faudra se poser la question des RTT et des congés payés », Le Figaro, 10 avril 2020, appelle à « se poser la question des jours fériés et des congés payés ». Ainsi, si certaines entreprises produisent encore des biens non-indispensables, exposant les salariés et leurs proches à une contamination et si d’importants mécanismes de soutien aux entreprises ont déjà, et fort heureusement, été mis en place, il faudrait profiter de la crise actuelle pour aller un cran plus loin dans l’exploitation des travailleurs.

Là encore, le fameux tournant social ne passe pas l’analyse. Les fonds débloqués iront majoritairement vers les entreprises, dont certaines sont domiciliées dans des paradis fiscaux, qui pourront verser les dividendes à leur guise. Les mesures sanitaires publiques prendront garde à ne pas dépasser les limites tracées par le capitalisme. Dans cette optique, les principes de justice sociale et de solidarité, sur lesquels devrait se bâtir le « monde d’après », sonnent creux.

Démocratie : la concorde autoritaire

L’aspect démocratique de ce tournant se traduit pour le moment par les prémices d’une hypothétique union nationale, dont l’ouverture, du centre-gauche au centre-droit, rappelle l’étroitesse du logiciel idéologique libéral. Mais plutôt que d’accepter le débat et de s’inscrire dans un cadre résolument démocratique, il apparaît que la crise pourrait accentuer le tournant autoritaire du macronisme.

Le développement de l’application StopCovid en présente les premiers germes. En plus d’une efficacité sanitaire hasardeuse, La Quadrature du Net nous avertit des potentielles dérives liberticides qu’elle contient12La Quadrature du Net, Nos arguments pour rejeter StopCovid, La Quadrature du Net, 14 avril 2020. Une adoption initiale sur base du volontariat pourrait conduire à son imposition au reste de la population par des mesures discriminantes en faveur des utilisateurs (sorties, travail, tests, etc.). C’est notamment la solution défendue par Christophe Barbier (toujours !), dans son triste rôle de transgresseur pour le compte du pouvoir13Daniel Schneidermann, De l’utilité de Barbier et Apathie, Arrêt sur Images, 15 avril 2020 : « pour faire monter le taux d’adhésion [au “tracking”], il faut une carotte. Il faut dire : tous ceux qui téléchargeront l’application seront prioritaires le jour où on aura des tests de sérologie qui permettront de déconfiner ceux qui sont immunisés ». Or, une fois son utilisation généralisée, l’ajout de fonctions coercitives est plus aisé. Ensuite, les mesures sécuritaires et liberticides prises lors de situations exceptionnelles ne sont pas systématiquement remises en cause, en témoigne l’intégration de l’état d’urgence dans le droit commun. Enfin, elles renforcent l’acceptabilité de l’ensemble de l’arsenal sécuritaire numérique. Faisant par deux fois volte-face, la semaine dernière puis lors de l’intervention du Premier Ministre à l’Assemblée nationale ce 28 avril, le gouvernement a finalement accepté que cette solution fasse prochainement l’objet d’un débat et d’un vote dédiés au parlement. Même si nous devons rester vigilants, car rien n’assure pour l’instant que les garde-fous nécessaires soient érigés, saluons ici la mobilisation payante de nombreux acteurs, en particulier du numérique14Tribune collective, Mise en garde contre les applications de traçage, 26 avril 2020.

La liberté de la presse est un autre aspect essentiel de la démocratie. Là encore, la gestion de crise ne laisse en rien présager un tournant. La visite d’Emmanuel Macron au CHU Bicêtre n’était accompagnée d’aucun journaliste et a donné lieu à la publication de vidéos tronquées et trompeuses par la communication de l’Elysée. De même, les conférences de presse de l’exécutif, comme celle du Premier Ministre le 19 avril, ressemblent plutôt à de « longs exercices d’autosatisfaction sur la gestion de crise » (Manon Aubry). En effet, une seule journaliste a pu assister et lire les questions de ses confrères et consœurs. C’est pourtant la possibilité offerte à plusieurs médias de les poser en direct qui légitime l’exercice. Ces inquiétudes ne se sont pas tues au cours de la soirée. Alors qu’il couvrait une soirée tendue à Villeneuve-La-Garenne, consécutive à la blessure d’un homme en deux-roues occasionnée par des officiers de police, le journaliste Taha Bouhafs a été menacé, interpelé puis relâché avant d’écoper d’une amende pour non-respect du confinement15Taha Bouhafs, 20 avril 2020 : https://twitter.com/T_Bouhafs/status/1252016627127902210. Cet empêchement du travail d’information, qui avait déjà été noté lors des manifestations de Gilets jaunes, est une véritable entorse aux principes fondamentaux de la démocratie. Or, la situation d’exception actuelle nécessite justement la liberté d’expression et d’information.

 

Contrairement aux promesses, la crise à laquelle nous sommes confrontés risque d’accélérer la mutation du capitalisme vers un modèle toujours écocide mais encore plus inégalitaire et liberticide. Une crise est, selon l’étymologie du terme, un révélateur. Comme les précédentes, celle-ci pourrait révéler les aspects les plus abjects du système économique. Pour nous en imposer l’application, le capitalisme néolibéral pourra compter sur ses plus fidèles apôtres pour justifier et défendre la stratégie du choc16Les infiltrés, La double peine, Les infiltrés, 28 mars 2020. Pour que l’appel du Président de la République à « retrouver les Jours Heureux » se concrétise, n’oublions pas, comme le rappelle Gilles Perret, la première partie du programme : « la bataille sur le terrain et le rapport de force ».

 

 

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