Comment s’affranchir du mĂ©pris de classe auquel une Ă©ducation bourgeoise peut naturellement conduire ? Comment en vient-on Ă  remettre en question les cadres de sa pensĂ©e au point de ne plus considĂ©rer les changements radicaux comme dĂ©raisonnables mais au contraire nĂ©cessaires ? Tels sont les thèmes abordĂ©s par ce nouveau tĂ©moignage qui vient complĂ©ter notre sĂ©rie. 

J’ai vĂ©cu les 17 premières annĂ©es de ma vie dans un arrondissement parisien – confortable et bourgeois. 17 ans, ça (con)forme un homme. Grâce Ă  une famille aisĂ©e, j’ai Ă©tĂ© abondamment pourvu en capital culturel et Ă©conomique : lecture, musique, sport, théâtre, opĂ©ra, musĂ©es, promenades, messes dominicales, attention focalisĂ©e sur ma rĂ©ussite scolaire. Un classique, dans tous les sens du terme. La distinction y fĂ»t le maĂ®tre mot : tout mon environnement familial engrammait en moi une profonde dĂ©fiance pour ceux qui n’avaient pas “les codes”, et donc n’étaient pas digne de considĂ©ration, au mieux de pitiĂ©, au pire de mĂ©pris. Cela allait de pair avec une conception du monde oĂą la pondĂ©ration (ou ce qui Ă©tait vu comme tel) et la recherche permanente du “juste milieu” reprĂ©sentaient le pinacle de la rĂ©ussite, dans la vie comme en politique. François Bayrou avait tout pour ĂŞtre la coqueluche de la famille : ex-enseignant, posĂ©, assez ennuyeux lors de ses prises de parole pour ĂŞtre crĂ©dible.

J’ai traversé mon enfance enfermé dans un carcan mental d’autant plus fort que je n’avais aucune conscience de son existence (comme tous les carcans dignes de ce nom). Tenaillé par le sentiment que regarder de haut une majorité écrasante de mes fréquentations était assez loin des valeurs de tolérance, d’ouverture et de solidarité valorisées de façon très théorique par mes lectures.

Cela me semblait déjà difficilement compatible avec une vie heureuse et solidaire.

La machine a commencĂ© Ă  se gripper. De l’écart abyssal entre mes lectures, oĂą je dĂ©couvrais des vies dont l’intĂ©rĂŞt dĂ©pend des relations que l’on y noue, des rencontres que l’on y fait, de l’influence positive que l’on a sur la vie de notre entourage. Ă€ l’opposĂ© d’une Ă©ducation qui me faisait concevoir le reste du monde comme des ploucs potentiellement hostiles. Ă€ la sortie de l’adolescence, de premières relations sĂ©rieuses, amicales comme amoureuses, me font me rendre compte de l’inanitĂ© du mĂ©pris que j’éprouvais malgrĂ© moi pour (toutes) les façons d’être qui n’étaient pas les miennes, et que je ne comprenais pas. Au contact d’individus Ă©loignĂ©s du canon de la respectabilitĂ© bourgeoise, manifestant une comprĂ©hension du monde et une capacitĂ© d’y agir pour y faire du bien largement supĂ©rieure Ă  la mienne, ma grille de lecture a volĂ© en Ă©clat. Des gens diffĂ©rents de moi qui n’avaient pas forcĂ©ment tort, n’Ă©taient pas forcĂ©ment mal Ă©duquĂ©s, ni futiles ou irresponsables, ni Ă©loignĂ©s de la “vraie” vie.
Ça semble évident, mais au sortir de cette bulle c’était une révolution.

J’ai suivi un cursus classique pour un jeune homme venant d’un milieu aisĂ©, passionnĂ© par les sciences : prĂ©pa scientifique, grande Ă©cole d’ingĂ©nieur, double cursus. J’ai commencĂ© Ă  m’intĂ©resser Ă  “la politique”, en bon citoyen consciencieux qu’il Ă©tait Ă©vident qu’il fallait que je sois au vu de mon Ă©ducation. Et lĂ , un second bug dans la matrice : lors de la première campagne prĂ©sidentielle qui m’offrait le droit de vote, en 2012, en plus de la lecture des programmes mornes et gris des candidats “raisonnables”, je tombe par hasard sur la retransmission d’un meeting. Un Ă©nergumène qui parle cru et dru, une litote signifiant qu’il ne rentre pas du tout dans mon canon d’alors du politique audible et respectable. Et lĂ , l’inattendu : son discours parle au jeune catho bourgeois et partageur que je suis. Un discours puissant, Ă©trangement logique, volontariste, plus censĂ© que tout ce que j’avais pu entendre ailleurs. Il n’est pas juste que l’on ne puisse pas gagner de quoi vivre dignement : regardons comment il est possible d’augmenter le SMIC. Il n’est pas juste que l’on puisse ĂŞtre rĂ©munĂ©rĂ© 400 fois plus qu’un ouvrier en fin de carrière : imposons un salaire maximum au-delĂ  duquel les sommes gagnĂ©es sont reversĂ©es via l’impĂ´t Ă  la collectivitĂ©. Notre système dĂ©mocratique produit des Ă©lus et donc des lois qui ne sont pas reprĂ©sentatifs des citoyens : crĂ©ons une assemblĂ©e citoyenne qui construit une nouvelle constitution. Il est inefficace socialement et environnementalement d’importer des marchandises produites dans la misère aux quatre coins du monde : mettons en place un protectionnisme social et Ă©cologique. Et coup de grâce : une lecture d’un extrait de Victor Hugo Ă  s’en faire pâmer d’admiration le public du meeting, et Ă  m’en faire dresser Ă  distance les cheveux sur la tĂŞte.

L’eau tiède devint difficile à supporter.

Cette dĂ©couverte, et avec elle celle de tout un champ d’espoir politique donnait d’un coup une logique Ă  une sociĂ©tĂ© profondĂ©ment injuste, qui n’a sous quantitĂ© d’aspects aucun sens. Longtemps après, j’ai entendu la comĂ©dienne Audrey Vernon mettre des mots sur ce qui n’était pour moi qu’un ressenti informulĂ© : le capitalisme rend la destinĂ©e humaine dĂ©bile. D’un coup, je commence Ă  entrevoir un horizon politique – loin d’être parfait, avec lequel j’ai toujours de nombreux dĂ©saccords – mais qui a l’immense avantage de redonner du sens Ă  notre sociĂ©tĂ©. Cette première fenĂŞtre politique ouverte, j’ai approfondi ces pressentiments au cours de rencontres, d’amitiĂ©s et de lectures. Ma vie est devenue (Ă  mon grand bonheur) une suite ininterrompue de dĂ©constructions. FĂ©minisme; Ă©cologie; Ă©conomie hĂ©tĂ©rodoxe, lutte contre le racisme… Avoir le sentiment de mieux comprendre notre monde, son fonctionnement, ses mĂ©canismes de domination, est enthousiasmant. Que ce soit lorsque l’on dĂ©couvre l’habitus de Bourdieu autant que lorsqu’on intègre les principes de la thermodynamique.

Comprendre, changer sa grille de lecture et de comprĂ©hension du monde, c’est se donner des opportunitĂ©s supplĂ©mentaires de le changer. C’est ce qui m’a encouragĂ© Ă  militer, m’investir dans des associations, en crĂ©er de nouvelles, chaque rencontre affinant ma comprĂ©hension de la sociĂ©tĂ© et de son histoire. J’ai durant mes Ă©tudes rencontrĂ© ou me suis liĂ© d’amitiĂ© avec des camarades “apolitiques”, avec une vision du monde “de droite sans le savoir”, avec qui j’ai toujours pu discuter ou dĂ©battre sans rien cacher de mes opinions. En Ă©tant souvent agrĂ©ablement surpris de l’écho favorable qu’elles trouvaient. Je ne dissimule pas mes opinions politiques dans une Ă©poque ou les crises – sociales, Ă©cologiques, dĂ©mocratiques… rappellent en permanence l’inanitĂ© de notre système politique et Ă©conomique. De plus en plus d’étudiants de grandes Ă©coles envisagent une remise en cause radicale de notre système, pour aller vers une sociĂ©tĂ© plus solidaire, Ă©cologique, dĂ©mocratique, bref : plus juste. Le principal obstacle que nous avons Ă  franchir est celui de l’autocensure : nombreux sont ceux qui dissimulent leurs doutes, tant ils sont persuadĂ©s d’ĂŞtre seuls – et donc impuissants.

Il est indispensable d’apprendre, sans cesse. Par les livres, par les mĂ©dias indĂ©pendants, par les rencontres. Et se servir de ce que l’on a appris pour tout dĂ©construire – y compris ce que l’on a appris – pour mieux reconstruire ensuite. Remettre sans cesse en cause les cadres de notre pensĂ©e.

Et surtout.

Dans la vie de tous les jours, ne soyons pas prosĂ©lytes. N’essayons pas, consciemment, de faire changer la grille de comprĂ©hension du monde de nos collègues, camarades, amis. Ne braquons pas ! Mais n’hĂ©sitons pas Ă  exposer, calmement et sans masquer notre part de doute, nos opinions. N’oublions pas : face Ă  un système absurde qui broie les femmes et les hommes alors que nos sociĂ©tĂ©s n’ont jamais Ă©tĂ© aussi riches, Ă  l’heure oĂą une certaine organisation de notre Ă©conomie dĂ©truit le seul Ă©cosystème qui autorise la vie humaine, Ă  l’heure oĂą le pouvoir et la richesse se concentrent toujours plus entre les mains d’une classe sociale favorisĂ©e alors que nous n’avons collectivement jamais eu meilleur niveau d’éducation et meilleur accès Ă  l’information : ne soyons ni infiltrĂ©s, ni honteux, ni fiers ou arrogants. Les pragmatiques, les raisonnables, les sĂ©rieux : c’est nous !

A.

Soyons réalistes et pragmatiques : changeons tout

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