EPHAD : le contrôle de gestion au service du profit

Ce que certains ont pu voir hier, jeudi 20 septembre 2018, dans l’émission Envoyé Spécial [1] n’est que le symptôme d’un secteur d’activité qui, pour le coup et contrairement aux oxymores à la mode, ne se cache pas derrière l’innovation, le disruptif, l’hybride ou je ne sais encore quelle novlangue scandaleuse. C’est un secteur qui est en effet nommé pour ce qu’il est: « Ehpad privé à but lucratif », en « complément » des Ehpad privés non lucratifs (ex: associations) et des Ehpads publics.

Cela devrait nous permettre de mieux penser puisque pour une fois les choses sont bien définies. Car le but des groupes exploitant ces établissements, les Korian, Orpea & co est d’abord et avant tout de dégager du rendement. Ce n’est pas pour rien que des fonds LBO (PAI, Eurazeo, Arkea…) [2] se sont intéressés où s’intéressent au secteur des Ephad dont la part croissante du privé représente aujourd’hui environ 25%.

Dans la justification de leur existence, pourtant, la novlangue réapparaît: ils sont plus chers parce que mieux équipés, en pointe sur les pathologies lourdes comme Alzheimer etc… Cela est tristement amusant quand on connaît (un peu) leur fonctionnement.

Les revenus d’un Ehpad sont composés de 3 tarifs :

  • Le tarif hébergement, en moyenne 2000-2500€ par mois, à la charge du résident,
  • Le tarif soins pris en charge par la Sécu,
  • Le tarif dépendance pris en charge par le département.

Les deux derniers sont très encadrés. En revanche on ignore souvent comment se construit le tarif hébergement. Ce dernier est aussi en principe encadré car un Ehpad fonctionne en respectant une convention tripartite avec l’Etat (au travers des Agences Régionales de Santé – ARS) et le département. Cependant une certaine liberté de choix existe (en fait il faut bien discuter avec son ARS, mais sur certaines zones les Ehpad y parviennent très bien) qui permet aux Ehpad d’habiliter ou pas à l’aide sociale tout ou partie de leurs places. Les places habilitées voient leur tarif fixé par le Departement, qui prend en effet en charge le tarif hébergement de personnes aux revenus insuffisants. Sur les places non habilitées, la tarification est laissée libre, au choix du gestionnaire. Ce qui est troublant ici est que ceux qui se revendiquent les meilleurs établissements ne soient pas d’office habilités à l’aide sociale. En fait, classique: on continue de creuser les inégalités de traitement en fonction des revenus des gens. Parce que vous l’avez deviné, alors que 94% des Ehpad publics sont habilités totalement à l’aide sociale, seuls 4% des Ehpad privés lucratifs le sont totalement et 37% partiellement (soit 60% NON habilités du tout). Et donc, majoritairement, les Ehpad privés lucratifs choisissent librement leurs tarifs, qui peuvent s’envoler (4500€/mois n’est pas rare en région parisienne)… vive la dépendance.

Après, c’est facile: revenus stables, avec taux d’occupation élevé, il n’y a plus qu’à bien gérer son personnel, réduire la taille du morceau de pain, mettre une télé dans l’entrée, changer le bouquet de fleurs de l’accueil tous les 2 jours et roule ma poule: this is a cash machine (entre 10 et 20% de marge d’EBITDA [3], sans problème) !

Ensuite, deuxième effet kiss cool : l’Ehpad exploite un actif immobilier. Si l’Ehpad en est propriétaire, son actionnaire peut « externaliser l’immobilier », en réalisant un petit sale & lease back : il vend les murs à une foncière qui les reloue ensuite à la société d’exploitation (ça baisse un peu la rentabilité opérationnelle mais les gros acteurs sortent toujours des niveaux affolants de rentabilité, au delà de 10% d’EBIT [4]). Il est en effet plus « efficient » de « se recentrer sur son cœur de métier ». En langage commun, cela signifie que l’opération te permet de récupérer plein de cash pour rembourser rapidement tout ou partie de ton investissement.

Ces montages sont caractéristiques des montages financiers dans l’univers de la santé : une propco (proprietary company) qui est détient les murs avec des investisseurs plus immobiliers (et beaucoup de dette) et une opco (operating company) qui exploite, fait le taf, et loue le bâtiment auprès de la propco. L’actionnaire est en général des deux côtés mais avec des leviers bancaires et de structures de capital différentes.

C’est important d’être solidaire des victimes, résidents ou salariés, maltraitées ou en souffrance au travail. Mais il est important aussi de prendre conscience des structures qui mènent à cet état catastrophique, afin de les attaquer elles, plutôt que de consolider un château de sable à marée montante. Les Ehpad à but lucratif sont des actifs financiers avant d’être des acteurs de santé. Voilà sans doute la porte d’entrée.

T.

 

[1] Voir Envoyé spécial du 20 septembre 2018
[2] Lire notre article explicatif sur le fonctionnement des LBO
[3] L’EBITDA (Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation and Amortization) représente le bénéfice de l’entreprise avant que n’en soient soustraits les intérêts, les impôts et taxes et les dotations aux amortissements. C’est un agrégat économique particulièrement apprécié des financiers car il fournit une bonne évaluation de la rentabilité à court terme de l’entreprise, puisqu’il ne tient pas compte de  l’usure de l’outil de production (amortissements).
[4] L’EBIT (Earnings Before Interest and Taxes) correspond en français à l’acronyme BAII pour bénéfice avant intérêts et impôts. Il s’agit du chiffre d’affaire net après déduction des différentes charges d’exploitation (charges salariales, cotisations sociales, achats de matières premières, consommations énergétiques, etc.). L’EBIT est le résultat de la soustraction de l’EBITDA avec les dotations en amortissements et provisions.

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