Un des lieux communs Ă  la mode consiste Ă  dire qu’on vit tous dans une bulle, dans une bulle de gens qui nous ressemblent, qui viennent du mĂŞme milieu et qui pensent peu ou prou la mĂŞme chose que nous. Comme vous l’aurez compris, notre bulle Ă  nous, infiltrĂ©s, est ce qu’on pourrait appeler en 2018 le cĹ“ur de la macronie triomphante. Mais si cette bulle a votĂ© pour Macron comme un seul homme, elle n’est pour autant pas si politisĂ©e qu’on pourrait le croire. Car dans le fond tout va bien pour nous et l’envie profonde de la plupart d’entre nous est donc que rien ne change. Et c’est effectivement ce jeune candidat bien sous tout rapport qui semblait incarner le mieux cette raisonnable et rassurante continuitĂ©.

Ainsi, d’une manière gĂ©nĂ©rale la politique n’est que très rarement un sujet de conversation dans notre bulle, pour le dire clairement : on s’en fout. Mais les prĂ©sidentielles c’est une fois tous les 5 ans – soit encore moins frĂ©quent que la coupe du monde de football – donc nous en avons parlĂ© un minimum ! Nous avons commentĂ© les dĂ©boires des uns et des autres, fait quelques pronostics, comme ça pour faire conversation. Un peu plus tard nous nous sommes fait peur avec le Front National au deuxième tour et nous nous sommes indignĂ©s contre tous ceux qui n’appelaient pas clairement Ă  voter pour Jupiter. Et puis, rassurĂ©s, nous sommes retournĂ© Ă  nos occupations pour en reparler dans 5 ans Ă  l’occasion d’une nouvelle construction de barrage contre les extrĂŞmes.

Mais replaçons-nous un instant pendant la campagne du premier tour de 2017, juste pour vous donner un aperçu de la pensĂ©e unique qui domine ce milieu. Imaginez ainsi que vous preniez place Ă  un dĂ©jeuner de boulot avec un avocat, un cadre supĂ©rieur, ou qui vous voulez de la bonne sociĂ©tĂ©. Vous ĂŞtes avec ces personnes que vous cĂ´toyez au travail mais que vous ne connaissez pas plus que ça, et en tout cas dont vous n’êtes pas censĂ© connaĂ®tre les opinions politiques. Immanquablement l’un d’eux mettra le sujet sur la table par une remarque du genre « Vous avez vu les derniers sondages et la remontĂ©e de MĂ©lenchon ? C’est quand mĂŞme dingue ce pays oĂą on pourrait avoir Le Pen – MĂ©lenchon au deuxième tour ! Quelle catastrophe, si on en arrive lĂ  j’irai m’installer Ă  l’étranger. »

VoilĂ .

Mais au-delĂ  de l’amalgame Ă©culĂ© MĂ©lenchon – Le Pen ou de cette belle manifestation de patriotisme, que signifie une telle entrĂ©e en matière ? Elle veut tout simplement dire que pas un seul instant cette personne ne s’est dit qu’il y a la moindre probabilitĂ© que vous souteniez l’un ou l’autre de ces deux candidats. A aucun moment on ne vous le demandera d’ailleurs, la chose est entendue, chez les honnĂŞtes gens on est sĂ©rieux et on vote pour des candidats sĂ©rieux. Ça serait aussi incongru que de ne pas soutenir la France en finale de coupe du monde. En fait ce genre de tirade est considĂ©rĂ© comme tout Ă  fait bateau, pas plus engageante que de commenter la fraĂ®cheur des nuits d’un printemps qui tarde Ă  venir en ce dĂ©but du mois d’avril 2017.

Et pourtant… Et pourtant, comme vous l’avez compris j’ai votĂ© pour MĂ©lenchon. Pas par fascination pour le personnage mais simplement parce qu’il dĂ©fendait le programme qui Ă©tait le plus proche de mes opinions. Alors quand ce type de discussion arrive sans doute devrais-je ouvrir le dĂ©bat, provoquer, m’offusquer. Parfois je le fais, mais le plus souvent je me tais et attends que ça passe. Mais imaginez-vous ! Ils sont 5, unanimes, tellement contents d’appartenir Ă  cette classe qui peut tenir ces propos sans risque d’être contredit qu’il me semble n’y avoir aucune chance de les convaincre ou mĂŞme de les faire douter. Toute tentative de la ramener sur le sujet ne servirait qu’à me faire passer, au mieux pour un original, plus vraisemblablement pour un dangereux extrĂ©miste. Et de fait, les quelques fois oĂą j’ai fait part de mon opinion ce fut pour eux comme si un monde s’effondrait : « Toi, comment est-ce possible ? J’avais pourtant beaucoup d’estime pour toi… ». VĂ©ridique. Pour tout dire j’ai mĂŞme la franche impression que faire un coming out homosexuel leur ferait moins d’effet, car dans ce milieu parisien on est quand mĂŞme assez ouvert sur les moeurs de nos jours. C’est dĂ©jĂ  ça vous me direz… 

Bref, je suis un infiltré en Macronie. C’est un sentiment d’autant plus étrange qu’un jour j’ai pensé comme eux. Originaire d’un milieu aisé et donc plutôt à droite, formé en école d’ingénieur aux calculs sur une économie à 2 biens, à l’équilibre de l’offre et de la demande et aux formules mathématiques en tout genre, à 25 ans j’étais encore un pur produit du système. Je trouvais triste et étriquée la pensée de gauche qui voulait partager le travail ou les richesses, comme si la taille du gâteau était limitée alors qu’on pouvait libérer les énergies et faire croître indéfiniment le gâteau, rendant la question de l’équité de son partage accessoire tant on pourrait se gaver. Je me disais que dans un monde ouvert, il fallait bien jouer le jeu, que la concurrence était ce qu’il y avait de meilleur, d’ailleurs tous les calculs qu’on avait fait à l’école le démontraient mathématiquement. Et sûrement tout un tas de chose du même acabit que j’ai aujourd’hui beaucoup de mal à me remémorer tant ces discours me sont devenus étrangers.

Je comprends maintenant que je me contentais de rĂ©citer ce que j’avais toujours entendu autour de moi, Ă  l’école, Ă  la tĂ©lĂ©, Ă  la radio. Je n’étais pas particulièrement intĂ©ressĂ© par le sujet et comme tout ce que j’entendais – bĂ©nĂ©ficiant du label « sĂ©rieux » en tout cas – convergeait, j’en avais fait mon opinion. Grâce Ă  ma formation et l’entraĂ®nement scolaire que j’avais suivi j’étais mĂŞme capable de dĂ©fendre ce point de vue. Je pouvais restituer le gros de ces thĂ©ories avec le verni de cohĂ©rence qui suffisait Ă  me rassurer dans le fait que j’avais bien raison de penser ce que je pensais et que je n’avais pas besoin de chercher plus loin. On m’avait appris que l’ensemble des gens raisonnables Ă©tait d’accord sur le sujet, remettre ces acquis en question aurait donc Ă©tĂ© comme de remettre en cause les lois de la physique apprises Ă  l’école. Je grossis peut-ĂŞtre un peu le trait mais je crois qu’inconsciemment il y avait de ça, un vieux fond de bon Ă©lève qui ne doute pas de la parole du professeur.

Mais je ne vais pas vous raconter ma vie, ni comment j’ai basculĂ© petit Ă  petit pour ne plus croire au modèle nĂ©olibĂ©ral qui serait le seul possible et signerait la fin de l’histoire. Il se trouve qu’à un moment j’ai doutĂ© de tout ça, j’ai lu, beaucoup, passionnĂ©ment, j’ai Ă©coutĂ© tout un tas de gens, j’ai pris du recul et ai progressivement vu les choses sous un autre angle. Si je vous le raconte c’est parce que j’ai dĂ©jĂ  constatĂ© par le passĂ© que ce que je prenais pour une originalitĂ© de mon cheminement de pensĂ©e Ă©tait en gĂ©nĂ©ral dans l’air du temps et que j’Ă©tais loin d’être le seul Ă  avoir empruntĂ© le mĂŞme chemin. Et si beaucoup n’ont pas encore de convictions bien claires sur ces sujets je pense que le doute est lĂ  en germe et qu’il ne demande qu’à ĂŞtre cultivĂ©. En effet, il me semble que toute personne avec un peu de sens critique doit se demander comment concilier la recherche d’un modèle de croissance infini, prĂ©sentĂ© comme la solution Ă  tous nos problèmes, avec la finitude des ressources et le rĂ©chauffement climatique. J’imagine qu’elle doit aussi se demander pourquoi, alors que tant d’experts ont l’air d’avoir tout compris au fonctionnement de l’économie, le chĂ´mage ne cesse de croĂ®tre depuis 40 ans ou la finance se retrouve Ă  intervalle de temps rĂ©gulier en position de crise systĂ©mique. Peut-ĂŞtre s’interroge-t-elle aussi sur l’utilitĂ© sociale de l’accroissement des inĂ©galitĂ©s au point de rendre quelques individus aussi riches que des pays entiers ? Ou bien se demande-t-elle, avec un fond de bon sens paysan, en quoi faciliter les licenciements permet de rĂ©duire le chĂ´mage ? Ou enfin, pour parler d’un sujet d’actualitĂ©, peut-ĂŞtre sa curiositĂ© l’a-t-elle fait s’intĂ©resser au fonctionnement du rail de l’autre cĂ´tĂ© de la Manche pour Ă©valuer les discours du gouvernement sur les bienfaits de la libĂ©ralisation et l’ouverture Ă  la concurrence de ce secteur ?

Bref, ce ne sont pas les sujets d’interrogation qui manquent en fait.

Alors aux premiers, Ă  ceux qui ont suivi un parcours similaire au mien et qui, comme moi, vivent cachĂ©s en macronie, sachez que vous n’êtes pas seuls et que nous sommes de plus en plus nombreux. Si votre position sociale ou vos Ă©tudes vous donnent un tant soit peu de crĂ©dit et de respectabilitĂ© – aussi factice que soient ces croyances – usez-en pour donner du poids Ă  ce Ă  quoi vous croyez, faites ruisseler ces idĂ©es sur vos proches. Il faut expliquer que la rationalitĂ©, le « rĂ©el » comme ils l’appellent, le sĂ©rieux ne sont pas du cĂ´tĂ© que l’on croit. Il nous faut Ă©branler notre entourage dans leurs certitudes et faire bouger les mentalitĂ©s. Et si vous avez la possibilitĂ© de vous exprimer sans risquer de vous faire mettre dehors, ou Ă  dĂ©faut placardiser, dans votre vie professionnelle (car le risque est rĂ©el), ouvrez-la ! Plus nous serons nombreux et plus nous pourrons dire tout haut que le modèle qu’on nous vend est absurde et qu’il existe des alternatives qui tiennent la route.

Quant à ceux qui doutent ou qui commencent à s’intéresser à la chose publique, je ne peux que les encourager à continuer. Ne donnez pas de crédit de respectabilité a priori aux pseudo-sachants qui monopolisent les antennes, approfondissez les sujets pour vous faire votre propre opinion. Si vous pressentez que quelque chose ne tourne pas rond dans notre système, vous trouverez des réponses à vos questions car beaucoup de choses ont été pensées, dites, écrites, ce n’est plus le corpus documentaire qui manque pour défaire la théorie dominante et faire entrevoir d’autres possibles plus désirables.

Ce sentiment d’unanimitĂ© des Ă©lites qui labellise ces politiques soi-disant pragmatiques et sĂ©rieuses ne tient que parce que nous n’osons pas affirmer, en nombre, que nous ne sommes pas d’accord. Avec le recul que nous avons aujourd’hui, quelqu’un se prĂ©sentant avec ces politiques modernes, en rĂ©alitĂ© Ă  l’œuvre depuis Thatcher et qui ne sont qu’une rĂ©miniscence de thĂ©ories des annĂ©es 30 et mĂŞme antĂ©rieures, ne devrait provoquer qu’un Ă©norme Ă©clat de rire, si nous n’étions pas effrayĂ©s des consĂ©quences dĂ©sastreuses – du moins pour le commun des mortels – que cela aurait s’il Ă©tait pris au sĂ©rieux.

Alors à tous les infiltrés en Macronie je dis, retrouvons nous le 5 mai pour la #fêteàMacron et unissons nos forces pour que cette bulle éclate !

V

TĂ©moignage d’un infiltrĂ© converti #5mai

2 rĂ©flexions au sujet de « TĂ©moignage d’un infiltrĂ© converti #5mai »

  • La question du poids de la conformitĂ© sociale de l’entourage, professionnel et/ou personnel, est en fondamentale. Non seulement cette conformitĂ© annihile très vite toute tentative de discussion, mais pire elle formate l’esprit au point qu’on se sent presque dans l’illĂ©galitĂ© d’aller consulter une vidĂ©o de Lordon, ou qu’on oserait plus facilement sortir le dernier numĂ©ro de Playboy pendant sa pause qu’un numĂ©ro d’Alternatives Economiques ou du Monde Diplo.

  • Je viens seulement de dĂ©couvrir votre site/blog…je suis une “infiltrĂ©e” comme vous,et ce depuis plusieurs annĂ©es.
    Cela fait presque bizarre ne pas se sentir seule, d’un coup comme ça!
    Mon “coming out”, je l’ai plus ou moins fait, au sein de ma famille et amis: pas facile (incomprĂ©hension dĂ©sintĂ©rĂŞt clivages distances…)
    Au boulot: encore plus difficile…et “touchy”. Quoi que vu l’actualitĂ©, ce serait le moment oĂą libĂ©rer sa parole.
    Bravo, et continuons!

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