La fin de la méritocratie ?

Un infiltré nous propose une réflexion stimulante sur le lien entre l’évolution de la stratification éducative de la société française et la foi en l’idéologie méritocratique. Les bouleversements de ces dernières décennies pourraient-ils déstabiliser le consentement aux institutions ? 


L’évolution de la société depuis la deuxième guerre mondiale est étroitement liée au facteur éducatif. En effet, depuis 1945 et plus particulièrement entre 1965 et 1995, une augmentation significative du niveau éducatif des jeunes générations a eu pour conséquence une stratification éducative inédite de la population française. En effet, la proportion de diplômés du supérieur, très minoritaire avant la Seconde Guerre mondiale n’a eu de cesse d’augmenter pour représenter aujourd’hui environ un tiers des nouvelles classes d’âge. La hausse du niveau éducatif ne concerne toutefois pas les seuls diplômés du supérieur, une part très importante des actifs ayant suivi des études secondaires jusqu’au baccalauréat, atteint aujourd’hui par presque 80% des lycéens :

Proportion de bacheliers dans une génération (sessions 1950-2014) (en %)

Par ailleurs et si l’on s’intéresse cette fois-ci à la structure de la population active, la hausse de la part des « CSP+ » est un phénomène marquant des dernières décennies :

Catégorie socioprofessionnelle des personnes en emploi de 1982 à 2019

Ainsi, à la faveur de cette montée en puissance numérique, la classe des « intellectuels » a pu limiter de plus en plus ses contacts avec le reste de la population – et ainsi se refermer socialement sur elle-même. La traduction politique de ce phénomène a été la mise à l’écart des classes populaires, moins diplômées en général, conduisant ainsi la gauche à devenir le parti des diplômés (omniprésents dans les organisations politiques de gauche) alors qu’elle était celui des non-diplômés cinquante ans auparavant (voir T. Piketty, ‘’Capital et idéologie’’).

Le mérite scolaire comme fabrique du consentement

L’objectif ici est d’essayer d’analyser quel pourrait être le devenir de cette stratification éducative dans le cadre de la société nouvelle du 21ème siècle, issue des bouleversements du 20ème siècle. Tout d’abord, rendons-nous compte que les rapports de domination liés au facteur éducatif sont fondamentaux au sein du système issu de la Révolution de 1789. En particulier, ils ont permis de légitimer le régime parlementaire. En effet, la faible proportion de diplômés dans la population jusque dans la deuxième moitié du 20ème siècle a permis de faire vivre l’idée que les élus de la République, qui cumulaient généralement le capital économique et le capital culturel devaient leur place au fait qu’ils étaient plus instruits que le reste de la population (en particulier par la fréquentation des grandes écoles) et non parce que le régime politique est une ploutocratie1Cette idée a été le fondement, avant l’établissement définitif du suffrage universel sous la IIIème République, du suffrage censitaire et a notamment été formalisée par la distinction entre « citoyens actifs » et « citoyens passifs » par Sieyès pendant la Révolution..

On notera ici, et au regard des données ci-haut, que contrairement aux légendes véhiculées sur « l’école de la IIIème République » qui aurait permis une véritable élévation sociale aux plus méritants, c’est bien dans les années 1960 que le « boom » du supérieur commence. S’il est indéniable qu’un authentique investissement a eu lieu de la part de l’État dans le système éducatif après la guerre, ce phénomène est corrélé à la tertiarisation de la société française et son besoin sans cesse croissant en main d’œuvre qualifiée. La IIIème République a massivement alphabétisé des enfants de paysans, ce qui représentait déjà un effort considérable, accompli par des personnes dont la dévotion était exemplaire. Mais c’est une chose que d’amener une classe d’âge au certificat d’études, et c’en est une autre que d’ouvrir les études supérieures à tous ceux qui en sont capables et en ont l’envie. La fameuse « école de Jules Ferry » n’en a jamais eu ni l’ambition, ni les moyens. Pour quelle raison ? Parce que jusque dans les années 1960, une reproduction sociale très stricte sur le plan scolaire ne nuisait pas aux performances économiques du pays : un enfant d’agriculteurs qui devenait ouvrier n’avait pas besoin pour ce faire de suivre des études supérieures. Cependant et comme (presque) toujours avec les systèmes inégalitaires, ce dernier a mis en avant quelques happy fews, exceptions bienvenues permettant de faire croire que tout le monde avait ses chances – mythe qui demeure encore aujourd’hui.

Cette fable méritocratique a agi jusqu’à présent comme une puissante fabrique du consentement aux institutions, masquant derrière le discours sur la réussite des « meilleurs » le fait que les meilleurs en question sont dans la majorité des cas issus de milieux sociaux favorisés. Pire, l’effet sur le reste de la population va au-delà de l’acceptation : comme l’a bien démontré Pierre Bourdieu, le tri effectué par les résultats scolaires développe d’importants complexes d’infériorité chez celles et ceux qui ne font pas partie du groupe le mieux évalué. Ces complexes se perpétuent bien au-delà de la seule expérience scolaire, des pans entiers de la population s’estimant par exemple illégitimes à exprimer une opinion politique et ne s’autorisant même pas à imaginer exercer des responsabilités politiques. En revanche, pour les bons élèves, le mérite d’avoir fait des études se déclinait jusqu’à présent de deux manières : d’un côté il permet de bénéficier d’une priorité quand il s’agit de gouverner, le pouvoir revenant de droit aux « meilleurs » (avec toutefois des exceptions, faisant par exemple qu’un collectif comme ‘’Les infiltrés’’ existe et dénonce l’uniformité des idées qu’il est possible d’énoncer dans les cercles de pouvoir) ; par ailleurs, il permet généralement d’avoir un bon revenu, prémunissant de la peur du lendemain et le souci de la survie immédiate – facteurs qui paralysent bien souvent dans un quotidien précaire nombre de travailleurs, et les tiennent éloignés de l’activité politique. Ceci a permis au système politico-économique que nous connaissons et à l’ordre propriétariste dont Piketty parle beaucoup dans ‘’Capital et idéologie’’, de se maintenir dans une relative quiétude.

Mérite scolaire et utilité sociale

Pourtant, à la faveur de la crise du Covid, on a pu observer une remise en cause des normes actuelles d’attribution du mérite du fait du rôle de premier plan joué par les couches sociales du bas de l’échelle méritocratique. Sans voir de vrai mouvement en ce sens actuellement, on peut penser que quelque chose comme le besoin de réaffirmation du bien commun qui se ressent dans la population pourrait favoriser l’apparition d’un mérite lié au fait de travailler pour que le pays ne sombre pas dans le chaos, quand le reste de la population est confiné. À l’inverse, de nombreux diplômés, y compris de grandes écoles, ont pris conscience que leur emploi n’avait au final qu’une utilité sociale anecdotique. Et pour cause : remplir des tableurs Excel de contrôle de gestion ou rédiger un énième powerpoint de marketing digital ne sauve pas de vies, là où le travail d’aides-soignant(e)s, de caissières ou d’éboueurs est, pour peu qu’on l’ait oublié avant, vital. Naturellement, tous les diplômés ne sont pas concernés par ce constat : enseignants, médecins, ingénieurs, restent absolument essentiels. Il n’en demeure pas moins que la hiérarchie des revenus est apparue pour ce qu’elle est : largement absurde, au regard de l’utilité réelle du travail.

Les diplômés contre le système ?

Penchons-nous maintenant sur la cohésion de la classe des diplômés du supérieur. En effet, si l’inflation du nombre de diplômés est réelle ces dernières années, cela ne signifie pas pour autant que tous les titulaires de diplômes font partie de l’ « élite », particulièrement sur le plan économique. Au contraire, le déclassement d’une partie des diplômés est réel – l’exemple le plus frappant étant probablement celui du corps enseignant, qui depuis les années 1980 a vu ses revenus réels diminuer de 20% . Cet état de faits fragilise considérablement ce qui a permis la stabilité du système politico-économique mentionné plus haut, et qui impliquait que l’élite économique était légitime pour exercer le pouvoir en raison de son niveau éducatif. Or, que faire maintenant que des diplômés, donc a priori aussi légitimes aux yeux du système que les « winners », se retrouvent dans une situation matérielle qui est de facto beaucoup plus proche de celle des catégories populaires ?

Nous voyons qu’au niveau économique au sein de la classe des diplômés du supérieur se dessine un clivage entre l’élite économique et la classe moyenne supérieure, les intérêts des uns étant contraires aux intérêts des autres. Le repli social de la classe des diplômés du supérieur semble ainsi s’appuyer sur une solidarité relativement artificielle entre ceux qui n’appartiennent pas à l’élite économique et ceux qui y appartiennent. Il s’agit plus que d’une simple lutte pour les positions dominantes : c’est tout l’élitisme du système politico-économique qui semble voué à être remis en question, puisque son discours sur le dur travail accompli par ses membres pour mériter leur place part en fumée : d’autres qui n’ont pas moins travaillé dur se retrouvent distancés. Les effets de cet effondrement de la croyance dans la méritocratie iront certainement beaucoup plus loin que les seuls diplômés déclassés, et finiront certainement – c’est à espérer – par atteindre les classes moyennes et populaires, particulièrement dans les professions dévalorisées avant le Covid et qui sont néanmoins vitales.

Gageons que la demande de la population pour plus de participation dans la vie démocratique du pays, et en particulier celle des Gilets Jaunes pour une démocratie directe, réponses à une perte de confiance massive envers les élus, en bénéficie. On se permettra ici de reprendre l’une des principales hypothèses émises par Emmanuel Todd dans son dernier livre, à savoir l’accumulation au « bas » de l’échelle éducative, et sociale, de personnes capables de rivaliser intellectuellement avec des diplômés de grandes écoles. À court terme, la situation a évidemment de quoi désespérer : la reproduction sociale fige les parcours individuels, et donne une impression d’immuabilité. Cependant, dès qu’on l’envisage à long terme, cet état de faits est loin d’être désespérant : les catégories populaires et moyennes affrontent une élite qui, rappelons-nous par exemple l’échec catastrophique autour des masques et des tests début 2020, ne peut même plus se prévaloir des traditionnels arguments de mérite et de compétence pour justifier sa position. Combien de temps peut-on tenir la dragée haute à un peuple qui sait ne rien à avoir à attendre des dominants, ne les respecte plus, et comprend mieux la réalité qu’eux ?

 

Une réponse

  1. Peyrat dit :

    Sans vouloir faire de mauvais esprit, la réponse à la question posée à la fin de l’article, est de 70 ans, soit la durée de maintien au pouvoir du pouvoir communiste dans l’ex URSS.

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