Coming-out gauchiste

De l’engagement politique comme héritage familial, de la déception comme moteur de remise en cause, et de la refonte structurelle du cadre comme dénominateur commun pour une gauche qui se cherche. Nous remercions cette nouvelle infiltrée pour son témoignage.

Je suis originaire de banlieue parisienne, d’une famille qui m’a apporté tout le capital social et culturel nécessaire pour avancer sereinement dans l’existence. Sur cette base de départ, j’ai donc fait les études qu’il fallait. Ça commençait mal, par un bac L – donc non scientifique – mais je suis vite rentrée dans le rang avec une classe préparatoire littéraire dans un prestigieux-lycée-parisien puis Sciences-Po. Je fais donc partie de ce qu’on appelle l’élite, tout ça parce qu’à 18 ans j’ai réussi des études auxquelles tout me destinait. 

Politiquement, je viens d’une famille très engagée PS : ma mère était élue locale dans une ville communiste populaire proche de Paris. Pour moi, la question ne se posait pas : quand on était de gauche – et il valait mieux l’être – on votait Parti Socialiste. Et le PS que je voyais sur le terrain – encore très vivace dans de très nombreux engagements locaux que je connais – n’avait rien à voir avec les politiques menées au niveau national. C’était un vrai combat, au quotidien, pour plus d’égalité, de cohésion et d’émancipation. Et au milieu des déjeuners familiaux où se côtoyaient des idées plus à droite, le socialisme de mes parents était le summum du gauchisme révolutionnaire. 

Après mon bac, j’entre dans les fameuses khâgne et hypokhâgne. Je rencontre des gens d’horizons politiques divers, beaucoup plus à gauche que ce que j’avais connu jusqu’alors. Je trouve leurs idées très belles, étonnantes, mais je me dis qu’ils sont trop « idéalistes », pas assez « raisonnables » et « pragmatiques ». Puis j’arrive à Sciences-Po. Le paysage politique s’homogénéise. Le PS est ultra majoritaire parmi les gens qui votent à gauche. PS toujours pour moi aussi, sans trop me poser de questions. J’en apprends plus sur la social-démocratie, censée proposer ces « réformes modernes indispensables ». Je me dis que si tellement de gens intelligents le disent, c’est que ça doit être vrai, il ne doit pas y avoir le choix. Je vote pour la Constitution européenne. Pas franchement convaincue, mais bon, il paraît que voter contre c’est « faire le jeu du populisme ». En 2012, je travaille dans un think-tank fer de lance de cette fameuse social-démocratie (sans surprise, il deviendra par la suite le fan club officiel de la Macronie). Je vote François Hollande, pleine d’espoirs sincères sur son quinquennat.  

Évidemment, la chute fut rude. Mais ce fut un mal pour un bien car François m’aura permis une vraie prise de conscience politique. Il n’est pas le seul à y avoir contribué : il y a aussi eu les livres – merci Naomi Klein et tous les autres – les rencontres et l’engagement pour le féminisme. 

Car comme pour le féminisme, j’ai réalisé que je pensais politiquement dans un cadre contraint, sur la base de postulats que je n’avais, naïvement, jamais remis en cause. Pourquoi ? Parce qu’on m’avait toujours expliqué dans mes études, les médias, que ces postulats allaient de soi, que c’était la vérité. Et que les remettre en cause revenait à glisser dangereusement du côté des anarchistes mangeurs d’enfants et tueurs de chatons. Exemples en vrac : « la croissance, c’est bien », « si on vit plus longtemps, il faut travailler plus longtemps », « il faut plus de flexibilité pour garder des emplois », « pour combler le déficit il faut réduire la dépense publique », « il faut plus de concurrence ». Etc. Etc. Etc. 

Dans La Stratégie du Choc, Naomi Klein montre bien que c’est finalement ça l’une des plus grandes victoires du libéralisme : avoir réussi à imposer ses idées comme allant de soi, comme la base pour définir le cadre au sein duquel il est pertinent (et acceptable) de penser le monde. 

J’ai donc remis en cause beaucoup de choses et réalisé que nombre de ces idées jugées « idéalistes », « non pragmatiques » étaient tout à fait sensées et méritaient au moins, a minima, d’être discutées publiquement, sans passer pour un dangereux psychopathe. Car de ce que je constatais, le déraisonnable et l’insensé étaient surtout du côté des politiques menées ces dernières années qui n’ont quand même abouti qu’à une seule chose : plus de pauvreté, plus de destruction de la planète, plus d’inégalités.

Bien sûr, tout ça ne s’est pas fait sans heurt, ce n’est jamais facile de remettre à plat ce qu’on pense. La présidentielle de 2017 a grandement accéléré le processus. Le côté décomplexé de Macron, son mépris de classe et sa mauvaise foi à s’affirmer de gauche uniquement parce qu’il était en faveur du mariage homosexuel (en gros) m’ont définitivement permis de trancher.

Alors aujourd’hui, je ne suis dans aucun parti, je n’ai pas spécialement envie d’en rejoindre un et je m’arrache régulièrement les cheveux devant l’incapacité des gens de gauche à faire front commun face au rouleau compresseur libéral alors qu’ils sont souvent d’accord sur l’essentiel. J’ai toujours beaucoup de questions, plein de sujets sur lesquels mon avis n’est pas fait et encore plusieurs idées qui traînent que mes amis gauchos qualifieraient de franchement à droite. Mais j’ai l’impression d’être passée de l’autre côté. Cet autre côté ? Il n’a rien de farfelu comme on le laisse souvent penser dans le discours ambiant. Il consiste juste à croire que le cadre actuel ne peut pas, structurellement, permettre de mener de vraies politiques de gauche. Et que le rôle de la gauche n’est donc pas d’essayer, tant bien que mal, d’atténuer les effets des politiques existantes. Son rôle, c’est de changer le cadre. 

Une infiltrée 

6 réponses

  1. Patrick Hertout dit :

    Magnifique témoignage. Réconfortant.

  2. Lecabestan dit :

    Merci pour votre récit.
    “je m’arrache régulièrement les cheveux devant l’incapacité des gens de gauche à faire front commun” , hé bien ça c’est aussi un postulat dont il faut se débarrasser.
    L’unité ne dure jamais longtemps et on passe son temps à se demander qui va trahir !
    Acceptez la division, ça vous fera avancer plus vite.

  3. Antho dit :

    Bonjour,

    Je ne suis pas un « infiltré » puisque je n’ai pas suivi cette formation écolière. Mais pour autant j’ai vécu votre témoignage sur vos appartenances politiques et votre cheminement personnel comme étant le mien ; ma naissance dans un milieu de gauche, jusqu’à la déception dans le quinquennat Hollande, puis l’effondrement avec le candidat Macron auquel je n’ai jamais cru (et dont les actions ne font que confirmer mon ressenti). Tout comme vous je suis attristé par cette gauche (cette gauche de la justice sociale, fiscale, écologique) qui n’arrive pas à se rassembler…

  4. Espi Hélène dit :

    Ma prise de conscience que la gauche n’é pas le PS vérolé par le libéralisme économique est beaucoup plus lointaine et un essai m’a définitivement ouvert les yeux c’est le grand bond en arrière de Serge Halimi. Le problème de cette prise de conscience c’est que on fini par balayer toutes les certitudes. On passe tout au feu de la question. Et peu à peu ce n’est plus un clivage simpliste qui apparaît mais un vrai kaléidoscope idéologique où parfois on es de droite et sur d’autres points de gauche. Tout en rejetant l’ensemble Des politiques. Enfin Étienne Chouart qui propose le tirage au sort me semble la seule solution pour sortir de cette impasse faite de trahison des élus.

  5. J. Beauverd dit :

    Je préfère quand même Julia Cagé et ses bons démocratiques: https://youtu.be/pOeJgB7yErQ

Répondre à Lecabestan Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *