L’heure de la pause

En lisant un article expliquant en quoi nous serions en mesure de lutter contre le changement climatique si l’on appliquait la même méthode que contre le coronavirus (ici), je n’ai pu m’empêcher de tiquer. Le chapeau donne le ton: “a fast, coordinated, collective response” (“une réaction rapide, coordonnée et collective”), vraiment?

A ce jour, il n’aura échappé à personne que nous n’avons pas vu l’émergence d’une quelconque coordination internationale (outre la classification de l’épidémie en pandémie par l’OMS et sa dénonciation de l’inaction des gouvernements). On attend d’ailleurs toujours un signe de vie de l’Union Européenne, qui garantit pourtant la libre circulation des personnes (et donc du virus) sur son territoire, mais ne semble pas vouloir gérer les problèmes pouvant découler de ses principes fondateurs (et qui a préféré laisser le soin à la Chine d’approvisionner l’Italie en masques et médicaments).

En réalité, le monde se comporte de manière tout à fait similaire face au coronavirus que face au changement climatique, une différence majeure étant que nous en soyons arrivés au point où il n’est plus possible pour des raisons vitales d’ignorer le coronavirus.

  • La couverture médiatique très présente témoigne de l’urgence de la situation mais (de manière générale) n’est pas forcément corrélée au sérieux de la menace. Tout est bon pour gagner du temps d’attention des téléspectateurs et auditeurs (je n’insinue pas par ce propos que le coronavirus ne soit pas une menace sérieuse). On a déjà vu par le passé pareilles vagues médiatiques sur le changement climatique, à l’occasion d’événements extrêmes liés au changement climatique (feux, ouragans, vagues de chaleur, etc.) et cela ne date pas de l’émergence de Greta Thunberg. Cette “sensibilisation” n’est manifestement pas suffisante à ce jour pour faire évoluer les politiques et comportements de manière significative, le risque étant qu’un matraquage trop fréquent finisse par lasser et angoisser, plutôt que motiver.
  • L’hypertrophie de la sphère économique et financière (par rapport aux Etats) ne permet plus de porter une vision de long terme, découlant d’un débat et d’une volonté démocratique. Les moyens nécessaires et préconisés par les consensus scientifiques ne sont pas mis en oeuvre. De la même manière qu’il apparaît aujourd’hui trop coûteux de payer des infrastructures pour la transition écologique (tant qu’elles ne constituent pas les options les moins chères dans une logique capitaliste n’intégrant pas en particulier l’ensemble des externalités négatives), les recherches sur le coronavirus ont été fortement réduites en France dans les années 2000, sans parler de la chute des moyens dans les hôpitaux et les EHPAD aujourd’hui sous tension, ce qui laisse craindre le pire pour le pic de l’épidémie.
  • Même une fois au pied du mur, les solutions connues ne sont pas appliquées si elles remettent en cause la sacro-sainte croissance, et ses échanges mondiaux primordiaux. Il n’y a pas d’alternative. Dans le cas du coronavirus, nul doute que des mesures fortes décidées plus tôt auraient permis de contenir davantage la contamination à certaines zones, mais la Chine étant un moteur indispensable de l’économie mondiale, nous avons collectivement préféré nous émouvoir, dans un mélange de crainte et d’admiration, devant la construction de deux hôpitaux en 10 jours.
  • Nous attendons ainsi de percuter le mur avant d’entrer dans une simple gestion de crise. C’est la panique, il n’y a pas de cohérence dans les mesures prises (e.g. Trump qui joue le virus-sceptique de service, laissant certains Etats américains prendre les devants, avant de brusquement bloquer l’accès au territoire aux Européens, sans aucune autre mesure fédérale sérieuse…), et chaque Etat fait avec ses moyens, parfois du bord (cf. Italie). L’enjeu dans le cas du coronavirus est désormais de gagner du temps afin que tout le monde ne soit pas contaminé en même temps ce qui mènerait à une saturation dramatique des systèmes de soins. Les changements de comportement induits aujourd’hui par le coronavirus ne le sont qu’à court terme, les gens tentant de se protéger en attendant que ça passe (et donnant lieux à quelques scènes de pénuries survivalistes). Il s’agit malheureusement d’une stratégie qui ne sera pas applicable pour le changement climatique, dont les effets sont et seront là pour durer.

En réalité, à l’image de l’efficacité d’une quarantaine (et de la distanciation sociale), ultime recours dans la gestion de cette pandémie, il semble que nous en soyons au point où la meilleure solution pour combattre le changement climatique soit de ne rien faire, au sens littéral. L’activité économique étant couplée aux émissions de gaz à effet de serre, sa réduction (ou a minima stabilisation) serait l’option la plus rapide pour commencer à diminuer ces émissions annuelles, ce qui, en dépit des multiples réunions internationales et kilomètres de pages noircies depuis 30 ans, ne s’est jamais produit. Il aura donc fallu probablement attendre 2020 et une pandémie pour infléchir cette tendance. Gageons que cet épisode sera vite oublié, pour que le monde puisse reprendre sa marche en avant vers le prochain mur. A moins que?

A moins que cette crise sanitaire ne permette de remettre en question un modèle économique où un monde plus riche que jamais ne permette pas la moindre pause dans la croissance de son PIB, en partie parce que les économies dite “développées” (basées sur les services) ne sont même plus capables de produire les biens essentiels à la vie.

A moins que certains principes keynésiens ne soient plus limités à n’être que des plans Z bien pratiques pour éviter un effondrement financier (e.g. l’Allemagne qui se dit prête à renoncer momentanément à la règle sacrée du déficit public, l’Italie qui demande une faveur pour son budget, B. Lemaire qui se dit prêt à imposer des prix encadrés sur les gels hydroalcooliques).

A moins que cet épisode n’ouvre les yeux de ceux clamant qu’une économie complexe et interconnectée est forcément plus résiliente (alors que cela dépend de la structure des réseaux).

A moins que l’absence de production locale systématique de biens de première nécessité (80% des principes actifs des médicaments sont produits en Chine) ne remette en cause une mondialisation incontrôlée, portée uniquement par du nivellement par le bas fiscal, social et environnemental.

Encore faudrait-il avoir la chance d’en arriver là, à l’heure où le virus a déjà contaminé l’ensemble des places financières du monde. Pour le pire ou…

 

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