Un éveil fulgurant

Il y a environ deux ans nous rencontrions une jeune femme de bonne famille, tout juste sortie d’école de commerce, ayant voté Macron par réflexe de classe. Elle nous écoutait présenter nos idées politiques avec un amusement mêlé vraisemblablement d’un certain dédain. D’un ton paternaliste l’un d’entre nous lui répondait “tout n’est pas perdu, moi non plus à ton âge je n’avais aucune conscience politique, ça m’a pris près de 10 ans pour déconstruire mes automatismes et voir les choses d’un angle radicalement différent”.

Sans contact depuis, nous recevons aujourd’hui ce témoignage de sa part. 

 

Issue d’une famille bourgeoise et catholique, j’ai été éduquée dans un monde de l’entre soi (école privée, scoutisme, rallyes… où je retrouvais exactement les mêmes personnes donc, soit les enfants des amis de mes parents) et n’ai découvert que très tard que je faisais partie des plus favorisés.

Mon introduction à la politique a été la suivante : enfant, quand j’ai demandé la différence entre la droite et la gauche on m’a répondu : « si tu as faim la droite te donne une canne à pêche pour que tu apprennes à pêcher alors que la gauche te donne du poisson. » Sans le savoir encore, j’ai ensuite ingurgité pendant toutes ces années en écoutant les propos de ma famille toutes les idées de droite qui me paraissaient jusqu’à très récemment légitimes… Quelques exemples : lors de la loi travail : « c’est bien il faut que le monde du travail soit plus flexible sinon comment veux-tu que l’on soit compétitif » ; au sujet des migrants : le classique « on ne peut pas accueillir tout le monde », participation à la manifestation des foulards rouges pour demander un « rétablissement de l’ordre », et ainsi de suite… Cet environnement fait que je vote Macron en 2017 sans me poser de question en me disant que si toute ma famille vote pour c’est qu’il doit nous vouloir du bien…

Par hasard, je découvre, au milieu de l’année 2019, Thinkerview qui provoque un premier déclic me faisant réaliser :

  1. un niveau d’instrumentalisation que je n’imaginais pas
  2. la nécessité de me renseigner sur l’écosystème compliqué dans lequel je vivais (politique, économique, environnemental…) et dont je ne connaissais finalement rien ou presque.

Deux interviews en particulier, celle de Juan Branco “L’illusion de la démocratie qui met en exergue très concrètement la primauté de l’intérêt particulier, l’absence d’idées de fonds ainsi que la reproduction sociale dont sont issus les politiques composant notre gouvernement actuel ; et celle de Gaël Giraud “Tsunami financier, désastre humanitaire” qui, très pédagogue, me fait comprendre pourquoi la finance est montrée du doigt ainsi que la complexité de son système.

Au même moment, un membre des infiltrés (un ancien collègue qui m’avait déjà parlé de ce collectif – à ses débuts il me semble à l’époque) m’envoie l’adresse du blog dont les articles et témoignages ne me laissent pas indifférentes ; en particulier la tribune « Où sont les 29% » plante certainement une première graine et je comprends par ailleurs qu’il faut que je me mette à niveau pour comprendre moi-même les idées exposées. Je puise alors des idées d’auteurs dans les nombreux articles du blog.

Quelques-unes des lectures ou émissions les plus marquantes et qui ont permis cet éveil politique :

L’ouvrage “Capitalisme, désir et servitude” de Frédéric Lordon me permet entre autre de découvrir Marx et la théorie du conatus s’alignant sur le désir maître ;

Vincent de Gaulejac à travers son livre “ Société malade de gestion” et Danièle Linhart à travers ses conférences m’éveillent notamment sur l’absurdité de considérer l’homme comme n’importe quelle autre ressource, la culture du toujours plus qui fait de l’excellence la norme, la quantophrénie, le système paradoxal auquel est soumis le salarié et surtout l’intentionnalité de tous ces mécanismes. Ce qui me permettra d’ouvrir les yeux sur mon propre quotidien.

Dans la même thématique, la série Arte sur le travail explique les rouages du capitalisme ainsi que les conséquences de la mondialisation sur les conditions de travail ; outre cela, deux idées marquantes de mon point de vue :

  1. Aujourd’hui, plus un métier est utile soit à haute valeur sociale/sociétale, moins bien il est rémunéré.
  2. L’émission questionne la possible disparition du salariat qui me fait prendre conscience que je n’ai connu que cela, qu’aucune alternative ne m’a été proposée et qu’il est surtout très difficile d’imaginer par soi-même cette alternative tant le conditionnement est fort.

Je découvre via l’émission Mes chers contemporains d’Usul Bernard Friot qui imagine et propose une alternative justement !

L’ouvrage de Romaric Godin “La Guerre Sociale en France”, l’interview réalisée par les infiltrés ainsi que l’interview réalisée par Hors-Série me permettent enfin de mettre des mots sur ce qu’est vraiment le néolibéralisme qui fait l’objet de toutes les critiques et par conséquent cela est d’une très grande aide pour les comprendre réellement.

François Ruffin grâce à son interview chez Thinkerview et à la lecture de quelques-uns de ses articles décrit ce qui se passe concrètement dans la vie politique et du coup pourquoi l’on parle d’illusion de la démocratie.

Frédéric Lordon dans l’interview qu’il donne sur son livre La Condition anarchique à Hors-Série me fait réaliser – en soulignant que la valeur donnée aux institutions est celle donnée par la multitude – que le capitalisme a fait en sorte que les valeurs en quelles croit la multitude servent le capitalisme mais aussi et surtout que cela veut dire que les choses ne sont pas ancrées et qu’il y a bien un enjeu de masse !

Enfin, j’ai trouvé fascinant “L’évènement anthropocène” de Jean-Baptiste Fressoz qui au-delà de l’apport de toutes les connaissances sur l’aspect environnemental met en lumière deux idées intéressantes :

  1. L’histoire a toujours été racontée sous un seul angle, celui de l’humain… ce qui a de nombreuses conséquences. Ceci rappelle l’importance de toujours regarder les choses sous plusieurs angles et de rester critique.
  2. La plupart des choix sont faits pour des raisons économiques au détriment du social, ce qui n’est pas un scoop mais illustré avec des exemples très concrets ça interpelle beaucoup !  

En parallèle de tout cela, je travaille dans le financement de l’économie sociale et solidaire depuis 2 ans (mon premier poste), les illustrations concrètes de la montée des inégalités sociales et de la baisse continue des financements publics sont quotidiennes.

Toutes ces lectures m’ont permis d’ouvrir les yeux et de malheureusement voir en pratique ce qui était exposé dans la théorie ! En effet, je travaille dans le secteur de l’économie sociale et solidaire mais au sein d’une grande banque où tous les mécanismes évoqués par Vincent de Gaujelac et Danièle Linhart tournent à plein régime. Actuellement en plan social, j’ai aussi pu comprendre pourquoi il était primordial de se battre, les filiales européennes n’ayant eu droit à aucune protection…

Cette grande banque promeut pourtant l’importance des critères extra –financiers « Environnement Social Gouvernance » auprès du grand public et des entreprises dans lesquelles elle investit. Il est difficile de rester calme devant une telle dissonance entre discours externe et ce qui se passe en interne. La note positive, puisqu’il y en a une, c’est qu’effectivement a lieu une réelle transformation de l’activité autour de ces 3 critères et que toutes les personnes travaillant sur ces sujets sont convaincues et mettent toute leur énergie/luttent/s’épuisent pour que cette transformation soit la mieux réalisée possible ! C’est-à-dire éviter à tout prix le Green et Social Washing et réussir à convaincre toutes les personnes en interne à adopter ce changement et croyez-moi c’est un sacré défi… bravo et courage à eux !

En parlant de cet éveil autour de moi je me sens encore très isolée, c’est pourquoi j’ai décidé d’écrire aux infiltrés en espérant pouvoir contribuer à mon tour à l’éveil d’infiltrés qui s’ignorent pour reprendre leur expression !

3 réponses

  1. Mathern dit :

    Merci à vous, pour votre capacité de réflexion, votre courage, parce que oui, c’est courageux de prendre ce chemin.
    Vous n’êtes pas seule.
    Camarade

  2. Francois Callewaert dit :

    Je ne suis pas en desaccord avec la phrase que ta famille t’as enseigne:
    “Si tu as faim la droite te donne une canne à pêche pour que tu apprennes à pêcher alors que la gauche te donne du poisson.”
    Mais je pense qu’elle a oublie de rajouter:
    “Mais la droite donne aussi un chalutier a 1% des gens, comme ca ils ramassent tous le poisson, et ensuite ils te culpabilisent parce que tu ne ramasses rien avec ta canne a peche.”

    J’aimerais une troisieme voie ou l’on donne des cannes a peche aux gens, mais en empechant les puissants d’utiliser des chalutiers (en gros diminuer l’avantage competitif du a la concentration du capital).

  3. Tanayonath dit :

    J’adhère à vos reflexions des uns des autres… je réagis surtout parce qu’une autre femme , certes bien plus jeune que moi, intervient.
    Parce que, expérience ou pas, toutes ces analyses, vehiculées par des médias évoqués ici, dont certains que je ne connaissais pas,
    je l’avoue, confirment tout ce que je sentais, connaissais depuis de nombreuses années..
    Comment peux-t’on dire que l’on n’avait pas conscience de ce qui se tramait depuis plus de 20 ans ?? j’ai longtemps travaillé en province, mais depuis plus de 10 ans j’interviens dans les plus grosses entreprises du public et du privé en tant que conseil…j’avais déjà anticipé ce qu’il se produit aujourd’hui; j’avais suivi et lu les écrits du candidat-propulsé macron…j’ai botté en touche au second tour, je le regrette maintenant, quoi qu’il en soit je choisirais entre la peste et le choléra..;parce que le pire, c’est de subir!
    J’ai lu tous les témoignages , parce que je me sens concernée, mais à tous je voudrais juste rappeler la réalité; l’érosion sociale,
    vous la citée incidemment, mais vous ne l’avez pas vécue, attendez juste un peu…elle vous rattrapera inéluctablement.: je n’ai volontairement pas pris
    l’ascenseur social, parce que d’une, j’étais une femme et de deux, je crois en la “méritocratie” (et elle n’a rien à voir avec celle de la “Macronie”…),
    Je suis dorénavant maman (avant tout…), cadre supérieur spécialisée, ayant refusé des postes managériaux (et côtoyant régulièrement d’anciens collègues moins bien notés à l’époque mais parvenus néanmoins au stade de DG, avec tous les honneurs “journée de la “femme'” ce me semble, quelle hypocrisie!! ), et mise en touche de ce simple fait, intervenant néanmoins dans des entités publiques régaliennes, et particulièrement au fait des problématiques actuelles du régime…(Mais soyons clairs, je n’aurais jamais accepté de faire ce sur quoi ils se sont alignés…!)
    Alors, ne vous en déplaise, il va falloir que vous preniez en compte l’érosion sociale inéluctable que vous vivons , cadres techniques en postes quelque soient les secteurs étudiés. car seuls quelques secteurs dédiés y échappent, dont la cybersécurité vers laquelle je me m’oriente, pour sortir du process salarial, encore faut-il y avoir accès…
    En couple, statuts ingénieurs tous deux, nous sommes proches des revendications des gilets jaunes, parce que nous en connaissons les affres de fin de mois, aucunes aides et payant plein pot chaque accès aux services publics pour nos 2 enfants ( c’est ballot, notre second en date, est mort-né, (et accessoirement, j’ai failli y rester!) et ce n’était pas pour des raisons d’allocations familiales que nous avons retenté le diable…),
    Bref, nous sommes un couple lambda, juste un peu âgé aujourd’hui selon les critères sociaux en vogue, et susceptible de complications médicales sur un coronavirus basique (sans même avoir atteint l’age programmé de retraite de notre actuel gouvernement, et probablement de ceux à suivre)…je suis atterrée de cette hypocrisie ambiante, délétère et non assumée… et aucun des soi-disant spécialistes présent sur les chaines gouvernementales n’a relevé le problème…l’atteinte actuelle et à venir sur les députés et les sénateurs va peut-être tous, vous faire prendre conscience de ce qui est en train de se jouer sous vos yeux….

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