Actualité française et critique du capitalisme – Romaric Godin 2/3

Nous poursuivons notre entretien avec Romaric Godin autour de son livre “La guerre sociale en France” en analysant plus précisément comment le néolibéralisme a fini par s’imposer en France malgré les nombreuses résistances, et sa radicalisation récente à partir de 2010. Il atteint aujourd’hui son expression la plus pure avec Macron, à rebours de l’histoire mondiale qui commence à remettre en question ce modèle incapable de répondre aux enjeux sociaux et environnementaux de notre époque. Se pose en creux une question : le capitalisme pourra-t-il éternellement survivre aux crises desquelles il semble toujours renaître ?

Pour relire notre première partie, brève histoire du néolibéralisme, c’est ici

 

Les Infiltrés : Tu as décrit comment la France est entrée dans le néolibéralisme plus doucement que d’autres pays, en maintenant une forme d’équilibre dans l’opposition capital/travail. Cet équilibre reposait sur des concessions accordées au monde du travail pour chaque avancée dans la direction du néolibéralisme. Qu’est-ce qui a changé selon toi ?

Romaric Godin : Le vrai tournant se situe, selon moi, en 2010, même si, dans certains domaines, il est engagé dès 2008 ou même 2002. A partir de 2010, il existe une radicalisation du néolibéralisme français. Et je prendrais trois exemples :

  • la réforme des retraites met plusieurs millions de personnes dans la rue cette année-là, et pourtant la contestation est ignorée. Un tel mouvement dans les années 1990-2000 aurait fait plier le gouvernement.
  • le budget 2011-2012 du gouvernement Sarkozy-Fillon est le plus austère jamais connu, avec par exemple le non-renouvellement d’un poste sur deux de fonctionnaire partant en retraite. Ce budget s’inscrit d’ailleurs dans un contexte européen tendu et fait suite au sommet franco-allemand de 2010 à Deauville.
  • la commission Attali livre en octobre 2010 son deuxième rapport, en pleine crise de la zone euro.

Ces trois éléments entraînent une vraie bascule du modèle français. On ne s’occupe plus de compensations ou de mixité mais on bascule dans une politique néolibérale très franche : loi Rebsamen sur le dialogue social, les deux lois Macron sur la croissance et la loi travail d’El Khomri. S’il y avait une seule preuve du modèle hybride français, ce serait l’observation du respect de l’Objectif National des Dépenses d’Assurance Maladie (ONDAM). De 2002 à 2010, l’ONDAM est toujours dépassé, et très largement. Ce sont les besoins qui prévalent sur les objectifs de dépense. À partir de 2010, on est toujours en sous-respect de l’ONDAM. Cela signifie que le système de santé est géré par les coûts et sert d’ajustement à la politique budgétaire du gouvernement. C’est terminé. Le système de santé rentre dans les cases néolibérales, là où avant il y échappait.

LI : La réaction des Français est d’ailleurs assez claire : un président sortant sèchement battu en 2012 et son successeur qui n’ose même pas se représenter…

RG : En effet la particularité des électorats de Sarkozy et Hollande est que leur base sociale est très hétérogène. Elle est constituée en gros des élites modernisatrices de gauche et des élites néolibérales de droite traditionnelles, mais aussi des gens en demande de protection : à gauche la fonction publique et à droite les petits artisans, les commerçants, les petits entrepreneurs, qui ne sont pas vraiment partisans d’une politique très franche en faveur du grand capital.

Donc Sarkozy tombe en 2012, car une partie de l’électorat populaire de Le Pen préfère voter pour Hollande que pour lui. Les échecs de Hollande et Valls en 2017 témoignent également d’un rejet du corps social.

LI : Est-ce que le titre de ton livre, « La guerre sociale », fait justement référence à ce rejet ?

RG : Oui, d’une certaine manière. Ce que j’appelle « La guerre sociale » c’est l’approfondissement du néolibéralisme en confrontation permanente avec le corps social français, ce qui peut prendre des formes extrêmement violentes. Avec Macron, le candidat de la commission Attali, on arrive à un niveau de polarisation inédit. Les commissions Attali de 2008 et 2010 disent que depuis 40 ans, la France doit se réformer, que les compromis passés ne sont plus tenables, qu’il faut une rupture. Et c’est sur cette rupture que va être élu Macron, dont le livre s’appelle « Révolution ». Ce titre est à prendre au sens propre : la révolution consiste en la destruction du modèle social français et la transformation complète de l’économie française. En France, cette rupture intervient par rapport à des politiques précédentes qui prenaient en compte la résistance du corps social.

Désormais c’est fini, on ne la prend plus en compte. Ou si on la prend en compte, c’est pour aggraver la situation, comme le montre la réaction aux gilets jaunes. Vous voulez plus de pouvoir d’achat ? Pas de problème, on baisse les impôts. Comment ? En organisant le déficit de la Sécurité Sociale, on s’assure qu’il y ait besoin d’encore plus de réformes néolibérales à l’avenir et parallèlement, on continue le train de réformes selon l’agenda, comme la réforme des retraites qui arrive. Peut-être un peu retardée mais ils la feront de manière absolument certaine. Ils ne peuvent pas ne pas la faire. Macron l’a dit : je ne céderai jamais là-dessus. S’il décidait de céder sur cette réforme ou sur l’ISF, il deviendrait chiraquien. Or il s’est défini en opposition à ça. On reviendrait à la vieille opposition PS / UMP, mais il perdrait son rôle central de bloc néolibéral sur lequel il s’est construit, il ne servirait plus à rien.

LI : Mais jusqu’où cette guerre sociale peut-elle aller ? Dit autrement, quelle est la force de résistance réelle du corps social français ?

RG : Ça va être intéressant, car le mouvement des gilets jaunes peut repartir à n’importe quel moment. Il y a aussi une accumulation de contestations locales : les pompiers, les transports, les hôpitaux au bord de l’explosion…

Mais toutes ces crises sont assez isolées pour l’instant. Peut-être le mouvement du 5 décembre va-t-il changer la donne. Mais d’une certaine façon, c’est ça la plus grande réussite du modèle néolibéral. C’est d’avoir engendré un monde centré sur ses intérêts et qui a du mal à se projeter au-delà. C’est un monde individualiste, mais y compris à l’échelle des groupes sociaux : les infirmières luttent pour les infirmières, les pompiers pour les pompiers, les cheminots pour les cheminots. Il manque une conscience de classe au moment où la lutte de classe est peut-être la plus exacerbée depuis 100 ans !

Paradoxalement, malgré cette tentative d’approfondissement en France, le paradigme néolibéral est en réalité en pleine crise, incapable de répondre aux grandes urgences du moment : destruction de l’environnement et niveau d’inégalités insupportable. Incapable ! Si tu lui parles d’environnement, le néolibéral te répond avec son logiciel habituel : marché, prix du carbone, finance verte… Lorsqu’on parle d’urgence sociale aux macronistes, ils soutiennent que la vraie inégalité c’est l’inégalité des chances au départ. Ils sont toujours à côté de la plaque ! Sauf que comme il n’y a rien de solide en face et que toutes les luttes sont individualisées, ils avancent. On est donc dans ce moment très étrange typique de certaines crises du capitalisme, comme au début des années 30, où ça va mal mais on continue comme avant, le temps de trouver autre chose, ce qui peut prendre des années.

LI : Crise du capitalisme, on ne cesse d’entendre ça. C’était déjà dans la seconde internationale, déjà dans Marx.

RG : Mais parce que le capitalisme est un régime de crises !

LI : Donc est-ce qu’on attend la crise finale, ou bien est-ce que le capitalisme ne se renouvelle pas en fait à chaque crise ? En 2008, on se dit que ça va péter pour de bon, mais non seulement le capitalisme en sort, mais il en sort encore plus fort qu’avant. Cela semble sans fin.

RG : Non, car il y a un critère qui prouve que le capitalisme ne va pas de mieux en mieux : il n’y a plus de croissance de la productivité du travail, c’est-à-dire ce que l’on produit avec une unité de travail. Or le capitalisme vit de ça. On est donc face à une crise structurelle majeure du capitalisme.

LI : Est-ce la première fois que ça arrive, historiquement ?

RG : Dans le capitalisme moderne, de cette ampleur-là, oui. En France, on est quasiment sur une stagnation de la productivité du travail. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, on a même vu à un moment la productivité se réduire.

Ceci est la conséquence logique de la destruction des protections du travail. On a tellement libéralisé le marché du travail, que les gens travaillent pour des salaires très médiocres. Quand tu peux payer du travail pour pas cher, c’est mieux que d’investir dans des machines qui augmentent la productivité. C’est la première raison.

Le deuxième élément, c’est un épuisement du travail lié au fait qu’on a un peu atteint les limites de l’industrialisation. Maintenant, le développement de l’emploi se fait sur le tertiaire, et gagner de la productivité dans le tertiaire est beaucoup plus compliqué. Mais sans gagner de productivité, tu ne fais pas plus de profit, et la seule option qu’il reste pour en faire est de peser sur le coût du travail. Tu te retrouves donc dans une situation de lutte des classes ouverte et de guerre sociale extrêmement violente. Ceci explique cette situation paradoxale : les taux de chômage aux États-Unis et au Royaume-Uni sont historiquement bas et le niveau de guerre sociale très élevé. C’est un élément de crise structurel du capitalisme. Pour augmenter les profits lorsque la productivité faiblit, on est obligé de presser le travail de plus en plus fort.

Donc quand je dis que le néolibéralisme est en crise, je veux dire que le néolibéralisme, mode de gestion dominant de ce capitalisme, n’est plus capable de répondre aux besoins de la société, y compris aux besoins du capitalisme en réalité. On a l’impression en écoutant cet amas de discours recyclé d’avant la crise de 2008 que les capitalistes se portent toujours au mieux, sont toujours plus beaux. Mais pourquoi les capitalistes néolibéraux se sont radicalisés en 2010 ? C’est parce qu’ils sont en panique. Parce qu’ils n’ont plus de solutions, parce que ça ne marche plus. ça tourne à vide.

LI : Alors que fait-on ? On le regarde tourner à vide ?

RG : Le néolibéralisme règne mais ne gouverne pas. Il est là, il continue à produire du profit, des milliardaires et des records boursiers, mais en réalité ne maîtrise plus rien. Il est incapable de répondre aux défis du moment, il continue à ne faire que ce qu’il sait faire : de l’argent, majoritairement par de la dette. Mais comme la productivité ralentit, c’est une créance sur du vide. Une fuite en avant. Le néolibéralisme est là tant qu’il n’y a pas de paradigme alternatif.

On a une révolte face à un système qui ne fonctionne plus et en face un système qui dit « certes, mais moi je suis tout seul donc c’est ça ou le chaos, le vide, le fascisme… et donc je vais être toujours là ». Cet argument fonctionne aux élections, mais pas au bout de deux ans ou quand il n’y a pas d’élections. Et donc que se passe-t-il ? Face aux révoltes, il y a un durcissement, un durcissement autoritaire, et on voit plus ou moins une sorte de fusion se dessiner entre le néofascisme et le néolibéralisme. Ces deux tendances qui s’opposent et se nourrissent l’une de l’autre, au bout d’un moment convergent d’une certaine manière, car :

  • Le néofascisme, économiquement, ne sait pas trop ce qu’il veut mais sait qu’il ne veut pas d’un système trop favorable au travail. Il veut défendre le capital national et les intérêts nationaux. Il ne faut pas l’oublier, car c’est constitutif : les gens du RN sont antisocialistes.
  • En face, il y a le néolibéralisme, qui se fiche un peu des intérêts nationaux, mais est très attaché aux réformes structurelles.

Ils sont faits pour s’entendre : à partir du moment où ils sont confrontés à la même exigence d’ordre parce que le système économique fait qu’on est dans une sorte de chaos et de confusion permanents, ils peuvent se retrouver. C’est le fameux parti de l’ordre de 1848 qui rejoint toutes les tendances de la droite, des légitimistes aux bonapartistes, pour la première fois unifiés. C’est en réaction à une révolte socialiste, celle de juin 1848. Ça s’est reproduit pendant la Commune puisque les Républicains modérés étaient favorables à la répression de la Commune avec la majorité royaliste de l’Assemblée. Ce sont les seuls moments où l’on a unité des droites françaises. Cette espèce de fusion sur la notion de l’ordre, entre le néolibéralisme et le néofascisme, peut revenir dans un sursaut autoritaire.

S’il n’y a rien en face on va se retrouver dans une guerre de tranchées sur le plan social et la réaction va être une demande d’ordre. Mais la différence est qu’elle va aussi venir du fin fond de la société, car les gens en auront marre. Et donc les néolibéraux vont élargir leur base sociale, non pas sur le modèle néolibéral mais sur la question de l’ordre. C’est finalement renouveler ce qu’avait tenté Sarkozy en 2007. Lui avait dit « vous aurez le néolibéralisme et la xénophobie ». Là on peut le faire sur cette idée « c’est le bordel, il faut de l’ordre ». Alors, ça ne se fera pas au travers d’une fusion entre le RN et En Marche mais par une évolution d’En Marche vers la droite avec un durcissement autoritaire, et une évolution progressive du RN vers une sorte de néolibéralisme économique.

LI : Ce qui est d’une certaine façon le projet de Marion Maréchal Le Pen.

RG : Il n’est pas à exclure que Macron lui-même fasse ce qui est dans l’optique de Marion Maréchal Le Pen, c’est-à-dire faire cette fusion de l’extrême droite avec le néolibéralisme. Sauf que lui ne le fera pas en mettant en avant la thématique identitaire mais celle de l’ordre social. Ce sera le nouveau parti de l’ordre.

LI : Enfin sur la xénophobie, l’histoire du voile actuelle montre que ce terrain est très poreux…

RG : C’est pour ça que j’en viens à me poser ces questions-là, car tu as quand même des convergences très fortes. Il est cependant toujours complexe de faire des pronostics fiables. Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’on va aller vers une polarisation sociale, des luttes sociales peut-être moins massives qu’avant mais plus nombreuses. Et tous les 5 ans, un Macron qui viendra nous faire un chantage au RN, avec un duo parfait qui se met en place pour faire passer les réformes néolibérales. Son pari, c’est qu’au bout d’un moment, le changement culturel va s’opérer, que la marchandisation de la société et ses corollaires de compétition permanente et d’inégalités sociales, seront de plus en plus acceptés. Alors, l’élargissement de la base sociale de Macron se mettrait en place naturellement.

Mais ce pari n’est pas gagné. Au vu des crises et oppositions qu’il rencontre, je ne vois pas comment le néolibéralisme en tant que paradigme mondial pourrait survivre très longtemps. Il peut survivre encore 10 ans mais il est en crise et devra évoluer. En ça, Macron est complètement à rebours, il fait des réformes avec un logiciel de pensée des années 80, quand le néolibéralisme avait le vent en poupe.

 

La suite de notre entretien : Perspectives et modèles alternatifs

Pour relire notre première partie, brève histoire du néolibéralisme, c’est ici

 

 

2 réponses

  1. Alexandre dit :

    Très (très) éclairant, un grand merci : je cherche depuis longtemps des synthèses aussi bien structurées et aussi claires sur ce genre de sujets pas facile, bravo =)

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