Brève histoire du paradigme néolibéral – Romaric Godin 1/3

A la veille d’une mobilisation sociale ouvrant peut-être une bataille décisive, nous avons souhaité nous entretenir avec Romaric Godin au sujet de son livre « La Guerre Sociale en France, aux sources économiques de la démocratie autoritaire ». Dans la première partie d’une série en trois actes, Romaric Godin revient sur la définition du néolibéralisme et sur la façon dont il s’est progressivement imposé comme unique représentation du monde pour les élites, avant d’être mis en oeuvre en France.

 

Résultat de recherche d'images pour "godin guerre sociale"Les infiltrés : Tu commences par insister sur la nécessité de bien définir le néolibéralisme afin d’éviter « le piège tendu par le macronisme » et de l’appréhender non pas comme une simple doctrine économique, mais comme un véritable paradigme. Pourrais-tu revenir sur la raison pour laquelle tu te réfères à ce concept ?

Romaric Godin : Je pense qu’il est important en effet de bien définir et décrire le néolibéralisme, sans quoi toute critique qui lui est adressée peut rater sa cible ou être aisément réfutée.

Le néolibéralisme ne peut pas être assimilé à une unique théorie économique historique, c’est un ensemble de politiques ayant un but commun. Il s’inspire bien sûr de Hayek, mais aussi du monétarisme, ou encore de l’ordolibéralisme allemand. Il s’inscrit dans la réalité préexistante des économies et a donc de nombreuses variantes nationales, notamment dans le cas de la France sur lequel nous reviendrons. Je préfère donc parler de « paradigme néolibéral ». Le néolibéralisme est en fait un mode de gestion du capitalisme, qui s’est mis en place à partir du milieu des années 70 en réponse à une crise de la forme keynésiano-fordienne du capitalisme.

Si l’on s’intéresse maintenant aux caractéristiques essentielles du néolibéralisme, selon moi il est possible de dégager deux « piliers ».

Premièrement les néolibéraux tiennent à l’État. Les macronistes rappellent d’ailleurs fréquemment l’importance des nombreuses instances de régulation en place. Macron peut ainsi sereinement, et peut-être en partie sincèrement, dire qu’il est contre le capitalisme sauvage et dérégulé qui ne pense qu’à accroître les profits des plus riches. Mais il ne faut pas tomber dans ce piège rhétorique. Effectivement les néolibéraux ne veulent pas détruire l’État avec comme références le capitalisme débridé du 19ème siècle ou le libéralisme libertarien. Ils veulent en revanche mettre la puissance publique au service du capital, du développement des marchés et de la marchandisation de la société. C’est ce qui permet à Macron de jouer sur la corde de la restauration de la grandeur de l’État tout en menant la politique la plus favorable au capital qu’on ait connue depuis très longtemps. Ce n’est pas contradictoire dans le paradigme néolibéral et si l’on s’en tient à un discours anti-libéral on passe à côté de l’essentiel.

Deuxièmement, l’autre élément habilement mis en avant par les tenants du néolibéralisme consiste à défendre une forme de justice sociale qui repose sur le marché. L’idée est de permettre l’accès à la compétition à tous, pour que chacun puisse, en théorie, « maximiser ses possibles ». La société doit par exemple permettre à chacun de pouvoir créer son entreprise et entrer ainsi en compétition avec les autres pour augmenter son niveau de vie. On considère que c’est ainsi qu’on aide les gens à s’en sortir, pas avec des aides sociales ou de la redistribution, même si certaines sont parfois utilisées avec parcimonie pour calmer la colère.

LI : Le néolibéralisme s’est imposé comme l’idéologie dominante, pour quelles raisons selon toi ?

RG : Si l’on fait un rapide retour en arrière, lors de la Première Guerre Mondiale, le capitalisme connaît sa première crise majeure en n’étant plus capable d’étendre son marché. Pour la surmonter, il va devoir s’ouvrir à d’autres couches de la population, avec la création de la société de consommation. Il va donc développer le niveau de vie des populations, mettre en place des formes de redistribution, dans le but d’alimenter une consommation qui vient elle-même alimenter les profits.

Dans les années 60, ce capitalisme keynésien, largement paternaliste par besoin propre au système capitaliste d’alors, et la société de consommation plus globalement, ont commencé à être rejetés par beaucoup de monde. Les crises de 68, en France et à travers dans le monde, en témoignent. Par ailleurs le modèle s’épuise sur le plan économique, tout le monde commence à avoir un frigo, les taux de profit baissent, l’inflation augmente et le capital, qui a déjà dû accepter un certain nombre de compromis, s’érode.

Certains politiques vont profiter de cette crise pour remettre en question de façon radicale l’équilibre État-marché qui avait fonctionné pendant des décennies, avec le soutien des détenteurs de capitaux habités par une vraie volonté de revanche. Désormais la priorité sera la compétition et l’extension du marché à tous les compartiments de la société. Et cela est parfois mis en place de façon particulièrement autoritaire et violente dans certains pays, comme au Chili ou plus tard en Russie et en Grèce par exemple. Mais le plus souvent c’est une révolution culturelle qui a lieu, avec pour objectif de convaincre les populations qu’il n’y a pas d’autre issue pour sortir de la crise.

S’opposer au « déclin qui menace » est dans les années 1980 un des principaux arguments mis en avant : pour les modernisateurs de gauche notamment, parti socialiste français en tête, il faut s’adapter au monde qui nous entoure en sauvant le capitalisme en crise pour contrer le Stalinisme.

Dans les années 1980, le néolibéralisme commence ainsi son extension et cela s’accélère lorsque le bloc de l’Est tombe en 1989, car la seule alternative encore crédible s’effondre.

À partir de là, au début des années 90, même les opposants néo-keynésiens décident de se rallier au néolibéralisme, et critiquer ce modèle revient alors à défendre le monde perdu des anciennes républiques soviétiques contre la science, contre la culture, contre la vérité.

LI : Quid de la France ?

RG : Comme partout dans le monde, la France est entrée de plain-pied dans le néolibéralisme dans les années 80. Il faut revoir l’émission Vive la Crise en 84 qui, avec l’aide de Yves Montand et de tout un tas d’experts et économistes, explique en prime time qu’il est temps de faire des efforts et qu’on est déjà en retard par rapport à nos voisins ! 40 ans plus tard, après avoir subi de nombreuses réformes néolibérales qui ont vu augmenter la précarité, la pauvreté, on peut dire que la France dispose d’une culture du néolibéralisme bien installée.

Il est important de rappeler le rôle des élites de gauche socialistes ou sociales-démocrates dans ce virage néolibéral des années 80. Les élites de droite étaient convaincues depuis longtemps déjà, Raymond Barre était traducteur de Hayek et avait commencé à prendre des mesures allant dans ce sens, mais jusque dans les années 70 la gauche socialiste en France était vraiment en opposition à ces politiques. Le programme qui servira de base au Programme commun de Mitterrand en 81 vise à améliorer la compétitivité du pays par des investissements publics massifs, à reprendre le contrôle des banques et d’entreprises stratégiques, etc. Mitterrand est élu là-dessus à contre-courant de la vague libérale anglo-américaine et commence à le mettre en œuvre. Mais les chiffres de la croissance sont mitigés, l’inflation est élevée (comme partout ailleurs), le chômage commence à augmenter, l’Etat doit dévaluer plusieurs fois sa monnaie tout en essayant de se maintenir dans le serpent monétaire européen. La pression commence à monter sur le gouvernement en 82 pour changer de politique, ne pas quitter le SME et éviter ainsi le chaos. Mitterrand renonce alors à une grande partie de son programme et accepte ce qu’on a appelé le « tournant de la rigueur » de 1983 qui marque le début d’une conversion progressive mais quasi complète de la gauche socialiste aux préceptes néolibéraux.

Et à partir de ce moment-là, s’installe une pensée dominante portée par l’ensemble des élites, de droite comme de gauche, qui va s’appuyer notamment sur l’idée du déclin français et de la nécessité des réformes pour redresser et moderniser le pays. Les questions de solidarité, de lutte contre la pauvreté, de redistribution sont mises de côté.

LI : Rien de très original en France donc…

RG : Malgré ces renoncements socialistes, on observe quand même en France une résistance fondamentale au cœur de la société lorsque le développement du libéralisme va trop loin et touche directement l’individu. Ainsi, dans les années 1980 et 1990, le gouvernement a systématiquement dû reculer ou donner des compensations pour les réformes des retraites, de la SNCF (un mois de grève), la loi Devaquet pour réformer les universités, les privatisations… Certaines réformes sont arrêtées ou au moins freinées par la mobilisation de la rue. Alors qu’il libéralise le marché du travail, le gouvernement est systématiquement forcé de compenser un peu et équilibrer le rapport de force entre employeur et salarié. Il y a en France une intolérance plus forte qu’ailleurs aux inégalités et à la pauvreté. On ne veut pas de cette politique trop déséquilibrée en faveur du capital contre le travail.

Le refus par la rue du projet de loi instituant en France le contrat première embauche (CPE) en 2006 est un bon exemple de ce relatif équilibre social/néolibéral. « Relatif », car il faut comparer la libéralisation à la Française à ce qui se passe ailleurs. Lorsque Chirac devient président en 2002, il aurait pu mettre fin aux 35 heures, détruire l’assurance chômage, privatiser encore plus… La violence des politiques néolibérales dans le monde est incroyable alors que le modèle hybride français résiste. Pour prendre quelques exemples proches de nous :

  • en Allemagne l’assurance chômage est détruite très rapidement, le système de sécurité sociale est préservé pour les riches, l’âge de la retraite est repoussé à 65 ans etc.
  • en Italie, une austérité budgétaire massive commence dès les années 1990.

Voilà pourquoi les élites néolibérales pestent contre le système français qui n’avance pas : la France est, malgré tout, une poche de résistance. Il y a une dégradation absolue dans le temps, mais une relative résistance en France.

Mais depuis 2010 on assiste à une avancée très forte et brutale du néolibéralisme. Le système français bascule dans une politique néolibérale très franche, sans les mesures compensatoires des années passées.

 

La suite de notre entretien : actualité française et critique du capitalisme

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