Corps d’élite

“Écoute ton corps et tu sauras ce que tu penses.” Nous reprenons notre série de témoignages avec un texte qui illustre particulièrement bien ce propos de François Begaudeau dans Deux singes ou ma vie politique.

« Quand on veut, on peut ». Dans mon souvenir, c’est par cette phrase que mon père m’a accueilli à la maison, les larmes aux yeux, le jour où je fus admis à l’Ecole Polytechnique. Des larmes, c’est peu dire, il m’en fallut beaucoup pour me porter à flots durant ma troisième année de prépa. En intégrant l’X, je pesais 54 kg. Mon cerveau semblait avoir tenu (en réalité, non), mon corps avait terriblement souffert. Je voudrais lui rendre hommage, à ce corps. A l’heure où les élites dénigrent un mouvement populaire constitué de gens qui « manqueraient d’éducation », je voudrais apporter le témoignage d’une « élite » dont le corps a été le penseur et l’artisan de sa prise de conscience. 

Père ingénieur. Mère au foyer. Petite ville du sud de la banlieue parisienne. Mes arrières grands-parents paternels étaient poinçonneur de bus, femme de ménage, concierges. Du côté maternel, je m’aperçois en écrivant que je ne sais même pas ce que faisaient mes arrières grands-parents… En tout cas, sociologiquement, ma famille s’est élevée mais je ne l’ai découvert que bien tardivement (à 30 ans). On parle en effet peu dans ma famille. D’ailleurs, le langage tient une place particulière : mon père a vaincu son bégaiement, son frère et mes cousins plus difficilement. L’oralité sera pour moi un signal d’alarme.

Le travail et le sérieux sont au centre de mon éducation. Je crois que mes parents sont très fiers de ma sœur et moi, mais le disent peu. Si on élargit l’analyse au-delà de mon premier cercle, j’ai toujours ressenti que certains adultes m’aimaient bien parce que j’étais sage et premier de la classe. C’est dur de n’être payé d’amour que pour cela car la pression aux résultats est forte : il faut délivrer. Mon corps n’est pas bien. Je suis un enfant scolaire. Un enfant angoissé. Qui le cache bien.

La prépa va être un choc. Je ne connais rien de cet univers. Je découvre seulement en fin de première année qu’on peut intégrer l’X. Je suis interne la semaine. Tous mes repères explosent. Ca marche bien jusqu’en milieu de seconde année, où pour la première fois de ma vie j’ai peur d’échouer. J’ai peur du déclassement. Il y a des gens ultra-brillants qui sont au-delà de moi et je ne leur en veux pas. Mais je suis très intelligent et je bosse énormément, je mérite l’X finalement. Ce serait injuste de ne pas l’avoir. Certaines personnes qui apparaissaient si solides s’effondrent. Je redouble, j’ai mal au bide. Mon corps me dit que c’est débile, je ne le comprends pas, alors. Pour ma dernière année, je vais chialer tous les jours, traverser les couloirs de mon internat en pleine nuit en regardant la lune (l’image est encore là), trembler de tout mon corps dans le lit de ma compagne qui me massera pour me détendre. Je me fais le vœu d’aider plus tard « les plus faibles émotionnellement, mais qui ne méritent pas d’échouer ».

J’oublie bien vite cette promesse en intégrant l’X : je mérite d’être là où je suis, j’ai tout donné. Les autres ont moins donné, c’est la règle du jeu. Quel blaireau. Centré sur mon petit nombril, je n’ai jamais saisi à quel point j’avais eu de la chance d’être né là où j’étais né, pour « réussir ». A l’époque, je vote encore à droite, comme mes parents. Sans trop réfléchir, par habitude : on n’est pas politisé chez nous. Le travail, la tradition, tout cela est sous-jacent. La droite est naturelle. Sauf pour mon grand-père, qui est hypocrite aux yeux de mes parents : « il vote PS alors qu’il vit comme quelqu’un de droite ». Je découvrirai plus tard que c’était l’essence du PS, finalement.

Je ne sais pas trop quoi faire de ma vie. Je développe alors un raisonnement surpuissant qui me prend 30 secondes : « je vais faire de l’économie, parce que je sens que ca ne ferme pas de portes ». Mon ventre me dit déjà que je choisis cette voie pour me conformer à ce qu’avait dit la boulangère quand j’avais 8 ans : « il sera homme d’affaires ». Elle ne se rendait pas compte à quel point cette petite phrase serait importante pour un gamin qui ne savait pas où mettre ses émotions. Dans le fond, elle ne témoignait que de l’empreinte libérale dans laquelle on commençait à baigner à la fin des années 1980, quand mon père avait les yeux qui brillaient devant les golden boys qu’on voyait en reportage au JT. Mon père qui jugerait aussi que Rocard était le meilleur gars à gauche. Un gars de droite, donc. On revient à l’essence du PS.

Je ne vais pas beaucoup en cours, à l’X. Ca me suffit pour en suivre quelques-uns de macro et micro économie, l’économie à 2 ou 3 biens, l’optimum de Pareto et tout ça. Là, je ne me sens pas bien. Ca bloque au niveau de la tête et du corps. En tant que consommateur, je ne réagis pas du tout comme les équations qu’on apprend me le proposent. En tant que citoyen, où inscrit-on l’intervention de l’Etat ? Bon, ce n’est pas ma préoccupation majeure. Je manque de culture politique, l’X ne m’en apporte guère plus (on ne parlera jamais de Marx). J’organise les soirées de l’Ecole, je rencontre des gens géniaux (l’autre moitié est constituée de blaireaux), je me mets à lire un peu de littérature.

Grâce à ma compagne, je commence à m’apercevoir que les gens de gauche sont des gens fréquentables, avec qui je peux me sentir bien. Sa famille est historiquement communiste, certains de ses membres sont enseignants en lettres et ont vécu à Moscou dans les années 60, les discussions s’envolent, ca vit. J’arriverai même à voter Bayrou en 2007, c’est tout simplement énorme à quel point je brise le cadre familial.

Mais ce qui me fait évoluer radicalement prend source dans ma confrontation au monde du travail. Manquant de culture économique, manquant de culture politique, je me retrouve à bosser en banque et en fonds d’investissement. J’ai été séduit par les sirènes de l’argent, habillées d’une rhétorique implacable : développement, croissance, emploi, partage de la valeur… Ma chance réside dans un double « drame ». L’un est collectif et rationnel, il s’agit de la crise de 2008 qui fait tomber les masques de la rhétorique. L’autre est individuel et physique : sur mes 10 premières années professionnelles, je subis les affres de trois managers au profil toxique. Du tyrannique au pervers, en passant par le lâche. Cela n’a rien d’anecdotique, c’est structurel. La finance domine la société et les pervers dominent la finance, l’ensemble du système devenant pervers. J’arrive aujourd’hui à me dire que c’est une chance parce que mon cheminement auprès d’eux m’a conduit à une prise de conscience vertigineuse. Qui ne s’est pas faite sans douleur. Les polytechniciens sont réputés hautains et sûrs d’eux, ce qui est malheureusement vrai pour certains. Eh bien moi, le polytechnicien à la confiance inébranlable me suis retrouvé dans des situations où ma parole s’est éteinte. Pris de panique devant un auditoire, j’ai déjà fui une réunion, annulé un rendez-vous, prétexté un drame familial, raccroché au téléphone. Et vomi, vomi mon vide. Devant la perte de confiance indûment engendré par des rapports de domination iniques, mon corps m’a fait entrevoir la violence de nos sociétés. Je n’ai pas connu la faim, les problèmes de début ou de fin de mois, mais j’ai connu l’humiliation qui coupe la voix. J’ai depuis une tendresse infinie pour tous ceux qui balbutient ou bredouillent, mais qui sont hommes tenant encore debout.

Ma guérison a débuté quand, relevant la tête, mon corps écartelé depuis 35 ans a enfin lâché comme un élastique, abandonnant définitivement la part de moi-même qui cherchait à tout prix à se conformer. Ma guérison a débuté quand je suis entré en lutte avec le pervers, que j’ai gagné le combat juridique du départ, et que j’ai fui. Tout le monde ne peut pas fuir. Moi, j’ai pu. Un an au chômage à souffler, découvrir de nouveaux auteurs (Lordon, Todd, Maris aussi), échanger avec mes potes sur tout un tas de sujets économiques et politiques, débattre, retrouver la parole (il m’aura fallu 3 ans et un nouveau chef, plein d’humanisme et d’oxygène), et retrouver un esprit critique. Un an qui, a posteriori, fut une merveilleuse année. Mais qui, si elle avait duré plus longtemps, m’aurait fait douter sur mes capacités à être « employable ». Il faut vraiment être idiot et dénué d’empathie pour penser que le chômage est une situation voulue et choisie. Il y a toujours des passagers clandestins, mais ces exceptions ont légitimé un mythe détestable.

Après avoir germé aussi longtemps, le fruit a explosé et depuis ma colère monte en même temps que ma conscience s’éveille.

Je suis parvenu à m’affranchir de mon caractère scolaire et docile en prenant du recul sur les métiers que j’avais exercés et en découvrant les ressorts profondément idéologiques qui les soutiennent.

J’ai, avec Lepage, ri de bon cœur en me désintoxiquant du langage qui m’avait étouffé.

J’ai, avec Begaudeau, ri encore en déconstruisant la pensée bourgeoise qui fut mienne si longtemps.

J’ai, avec Friot, pris une claque qui m’a retourné la tête en inversant mon système de pensée autour du travail et de la valeur.

J’ai, avec Illich, repris une claque (1973, bon sang!), comprenant notre rapport à l’outil industriel. Claque magnifiquement prolongée par les Low Tech de Bihouix.

J’ai compris, avec des sociologues et psychanalystes comme Linhart, De Gaulejac ou Dejours que ce que j’avais vécu était structurel, que le contrôle de gestion mettait en danger notre santé mentale et notre éthique, que les collectifs et notre humanité étaient broyés dans notre système économique.

J’ai compris, avec Fressoz, que la transition écologique était un mot dangereux car ne prenant pas en compte la réalité de l’urgence climatique à laquelle nous étions confrontés.

J’ai pris mon pied, putain. 

Nourri de tout cela, j’ai commencé à exercer mon métier dans une attitude politique.

Armé de tout cela, j’ai commencé à ébranler mon entourage, de ma famille au copain trader de Londres. Et vous savez quoi? Ça fonctionne, ça fait écho, ça interpelle. Parce que la raison et le raisonnable sont de notre côté, et que si nous parvenons à l’exposer de façon argumentée, la pensée réflexe adverse tombe, le bec dans l’eau.

J’ai désormais, pour la première fois de ma vie, le sentiment d’être en paix avec moi-même. Mais dans une paix instable, saisi de picotements, le corps, toujours lui, au bord de la nausée. Je suis en effet convaincu qu’il faut s’attaquer au cadre et aux structures pour trouver l’issue. Et moi, qui ai toujours été sage, crois l’heure venue de faire sauter des ponts.

2 réponses

  1. Peyrat dit :

    Excellent . Sauf sur un point. La pensée libérale est une ”pensée réflexe ” chez la plupart des individus en effet mais c est faire peu de cas des grands penseurs du libéralisme économique que de l assimiler systématiquement a une pensée irréfléchie. Par contre il existe un péché originel dans toutes les visions économiques libérales même les plus construites . Elles sont incapables de penser ,ou evitent de penser, la multitude des addictions du consommateur, c est à dire un consommateur qui ignore qu’ il est en train de se nuire a lui meme. Si l’anthropologie nous informe que l addiction n a rien de spécifiquement capitaliste, il n existe aucune theorie ou modèle psychologique et economique qui ne soit aussi complaisant avec les addictions qu’elles qu elles soient, que le neolibéralisme et sa traduction ‘existentielle’ qui est le capitalisme anglo saxon.

  2. Peyrat dit :

    Les deux impenses majeurs du libéralisme économique sont les phénomènes addictifs d’une part et l existence de limitations naturelles en tout genre qui s’imposent au genre humain d autre. Vu sur la très longue durée, les églises chrétiennes, terreau d un illiberalisme issu de la Tradition, ont définitivement perdues la main sur la question de l addiction au début du XX ème siècle lorsque les théories dites de la dégénérescence du genre humain très presentes au XIX ème ont été récupérées par l extrême droite avec les conséquences que chacun sait. C est pourquoi elles sont en train de pousser a la compréhension des limites inhérentes à la taille de notre planète a la croissance économique tout en étant conscientes que l extrême droite capitaliste peut aussi, sur ces questions la, tenter de récupérer la contestation pour relegitimer un capitalisme autoritaire qui est EN MARCHE…

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